Maison indépendante

THE NEW YORKER’S BRUCE SPRINGSTEEN, UNE TRADUCTION FRANÇAISE. [2]

 

 

 | François Michel |

 

 

Un article original de David Remnick publié le 30 juillet 2012 dans The New Yorker.

 

Les moments de rédemption, pendant la jeunesse de Springsteen, c’était la musique : les chansons qui passaient à la radio ou à la télévision, sa mère qui demanda un prêt de 60 dollars à la banque pour lui acheter une guitare Kent pour ses quinze ans. Springsteen devint un de ces gosses qui s’échappent grâce à une obsession. Il croit, comme il le chante dans No Surrender, qu’il y a « plus dans une chanson de trois minutes, poupée, que dans tout ce qu’on apprend à l’école ». A St Rose de Lima, l’école catholique de Freehold, il était un bon à rien, dédaigné par les bonnes sœurs. Les gamins branchés ou férus de littérature, il n’en connaissait pas (« Je n’ai jamais traîné avec des groupes qui parlaient de William Burroughs », comme il l’a dit à Dave Marsh, un de ses premiers biographes). Après avoir fini le lycée, il suivit des cours à l’université Ocean County, où il commença à lire des romans et à écrire des poèmes, mais il arrêta peu après, lorsqu’un administratif un peu sourcilleux, qui traquait les hippies et autres indésirables, lui fit comprendre qu’il avait reçu des « plaintes » contre lui parce qu’il était bizarre. « Rappelez-vous, on n’a pas choisi cette vie parce qu’on était courageux ou brillant », dit Van Zandt. « On était les derniers. Quiconque avait le choix de faire quelque chose d’autre l’a fait : être dentiste, avoir un vrai métier… »

L’endroit où Springsteen partit en quête de son futur se trouvait un peu à l’est de Freehold : Asbury Park. Dans les années 60 et 70, des dizaines de groupes jouaient dans les bars installés sur le front de mer. Asbury Park devint le Liverpool de Springsteen, son Tupelo, son Hibbing.

Un après-midi de printemps, j’allai visiter la salle la plus connue d’Asbury Park, le Stone Pony, pour y rencontrer un batteur vieillissant du nom de Vini « Chien fou » Lopez, l’homme le plus poissard de l’histoire du E Street Band. Il fut viré du groupe juste au moment où ils commencèrent à cartonner. Les musiciens de Springsteen sont certes des employés, mais remarquablement bien payés, et ont engrangé quelques millions de dollars chacun. Le batteur qui réussit à rester, Max Weinberg, est propriétaire de maisons dans la campagne du New Jersey et en Toscane. Lopez, lui, est aujourd’hui porteur dans un golf. Le week-end, il joue avec son groupe License to Chill, dont la mascotte est Tippy la banane. « On est tout en bas de la chaine », me dit-il. « On aime dire qu’on est classes mais pas chers ». Lopez arriva au Pony dans une Saturn déglinguée. Il sortit péniblement de la voiture, comme s’il sortait d’une capsule après un voyage dans l’espace. Il plissa les yeux face à la lumière de l’océan et s’avança vers moi en boitant. Il avait eu un accident de voiture en rentrant d’un concert en mémoire de Clarence Clemons. Son genou et son dos avaient été touchés. Il avait aussi reçu un ampli sur le pied à un concert, quelques jours avant. « Ca m’a pas aidé ». Nous marchâmes le long du front de mer pendant un moment, puis nous nous arrêtâmes pour manger. Sur le chemin et pendant le repas, des gens l’arrêtaient pour le saluer ou lui demander un autographe.

En 1969, Lopez invita Springsteen à taper un bœuf dans une salle appelée l’Upstage, au dessus d’un magasin de chaussures Thom McAn, à Asbury Park. Ils formèrent finalement un groupe, Child, qu’ils rebaptisèrent rapidement Steel Mill. Il y avait Lopez à la batterie, Danny Federici à l’orgue, et Steve Van Zandt à la basse. Ils vécurent un moment dans une fabrique de planches de surf dont le propriétaire était leur manager. « Bruce créchait dans le bureau, avec Danny on dormait dans les toilettes », raconte Lopez. Ils gagnaient environ 50 dollars par semaine. Quelques membres du groupes avaient des petits boulots pour joindre les deux bouts : Van Zandt travaillait comme manœuvre, Lopez au port ou à bord de bateaux de pêche. Springsteen refusa. Le futur porte-parole des classes laborieuses ne travailla jamais vraiment.

Lopez prit une longue gorgée de son Bloody Mary et regarda l’océan, où un surfeur venait de se prendre une vague et de tomber. Springsteen lui envoie toujours un peu d’argent pour les droits d’auteur des deux premiers albums – « Il le fait par bonté d’âme », dit Lopez – mais ce n’est pas assez pour vivre.

Le Springsteen décrit par Lopez est un jeune homme bourré d’ambition, mais également sujet à des périodes de repli sur lui-même. Springsteen n’était pas du genre à s’éparpiller, malgré les filles, les parties de Monopoly et de flipper. « Quand Bruce arrivait à une soirée où les gens faisaient n’importe quoi, lui il s’isolait avec sa guitare », raconte Lopez. Pour Van Zandt, cette intensité était un don. Il admire chez Springsteen cette capacité à créer des œuvres originales. A cette époque, selon lui, il fallait surtout bien copier les chansons qu’on entendait à la radio pour les rejouer, à la note près : « Bruce n’était pas très doué pour ça. Il avait une oreille bizarre. Il entendait plein d’accords différents, mais jamais le bon. Quand tu as ça, ou plutôt que tu ne l’as pas, tu deviens de suite plus original. Et ben devine quoi : à la fin, ce sont les originaux qui gagnent. »

Asbury Park, avec tous ses groupes bruyants et ses charlatans, n’était pas coupé du monde. Le week-end du 4 juillet 1970 vit l’explosion d’émeutes raciales. Les jeunes noirs de la ville ne supportaient plus que presque tous les boulots d’été dans les restaurants et les magasins de la promenade soient réservés aux blancs. Springsteen et ses musiciens regardèrent les flammes sur Springwood Avenue depuis un château d’eau à côté de leur fabrique de surf. Ils restèrent pourtant presque totalement apolitiques. « Les émeutes voulaient juste dire que certaines salles restaient ouvertes et que d’autres non », explique Van Zandt.

Quand Steel Mill se sépara, Springsteen monta un canular temporaire : Dr Zoom and the Sonic Boom, une sorte de carnaval et d’Arche de Noé, avec deux guitaristes-chanteurs-multi-instrumentistes, plus Garry Talent au tuba, un jongleur et deux gars de l’Upstage qui jouaient du Monopoly sur scène. Puis Springsteen devint sérieux. Il forma son propre groupe, qu’il appela le Bruce Springsteen Band.

Une semaine après la fin des répétitions à Fort Monmouth, Springsteen et le Band commencèrent à répéter au Sun National Bank Center, la salle des Trenton Titans, une équipe de hockey de seconde zone. Le théâtre de Fort Monmouth était isolé et bon marché, mais pas assez grand pour accueillir l’équipe qui préparait la scène, avec toutes les lumières, le son, les élévateurs et les rampes.

A l’intérieur de la salle, Springsteen marche parmi les sièges vides, un micro à la main, donnant des instructions. « On ne voit pas les chanteurs d’ici », dit-il, « Un pas vers la droite, Cindy ! » L’équipe bouge l’élévateur. Cindy Mizelle, la voix la plus soul du nouveau E Street Band à 17 membres, fait un pas vers la droite. Springsteen se dirige vers un autre recoin, et une chose lui traverse l’esprit alors qu’il regarde vers la section des cuivres. « A-t-on des chaises pour eux quand ils ne jouent pas ? » Sa voix rebondit sur les sièges vides. Des chaises arrivent.

Le groupe se met en position et commence à parcourir la set-list de base, en prévision du concert de l’Apollo. Lofgren balance le riff d’intro de We Take Care of our Own – un hymne en sol sur la crise – et le groupe décolle. Springsteen répète méticuleusement, il travaille toutes ses déplacements et postures prétendument improvisés : la tête solennellement baissée et le poing brandi, l’emblématique Fender levée, l’agitation entre les chansons, l’air exalté sous les projecteurs, tout ce qu’il fera devant son public. « C’est du théâtre, tu vois », me confia-t-il plus tard. « Je suis un comédien. Je te murmure à l’oreille, tu rêves mes rêves, et puis je devine les tiens. Je fais ça depuis 40 ans. » Springsteen en fait tellement – il dirige le groupe, fait le show, chante, joue de la guitare, interpelle le public, bondit aux quatre coins de la salle y comprit les sièges derrière la scène – qu’improviser serait suicidaire.

Au milieu de la cinquième chanson du concert, il présente le Band. Alors qu’ils jouent une reprise du People Get Ready, la vieille rengaine de Curtis Mayfield, Springsteen attrape le micro et parcourt la scène. « Bonsoir mesdames et messieurs » dit-il à la salle déserte. « Je suis heureux d’être ici, dans votre belle ville, ce soir. Le E Street Band est de retour pour vous apporter l’énergie, pour botter le cul à la crise. On a ici quelques vieux potes et quelques nouveaux, et on a une histoire à vous raconter… »

La mélodie, épaissie par des couches de cuivres et de chœurs, se fond dans My City of Ruins, une des chansons élégiaques et gospel de « l’album du 11 septembre »,The Rising. Les voix reprennent « Rise up ! Rise up ! », puis arrive une série de solos de cuivre : trompette, trombone, saxo. Puis à nouveau les chœurs. Springsteen présente la section cuivres et les choristes du E Street. Puis il dit « L’appel ! », et alors que la musique s’élève peu à peu comme pour une messe, il présente le cœur du Band : « Le professeur Roy Bittan est là… Charlie Giordano est là ! »

Quand il finit le tour de présentation, un long silence. Le groupe continue à jouer. « Est-ce qu’il nous manque quelqu’un ? » Deux projecteurs éclairent l’orgue, où était Federici était assis, et le micro qui était celui de Clemons. « Est-ce qu’il nous manquequelqu’un ? » Et encore : « Est-ce qu’il nous manque quelqu’un ?… C’est vrai. C’est vrai. Certains ne sont plus là. Mais je peux vous dire avec certitude ce soir que nous sommes là, et que si nous sommes là, alors ils sont là aussi ! » Il répète ça encore et encore, alors que le volume du piano et de la basse augmente, que la batterie s’affole, que les voix s’élèvent, jusqu’à ce que finalement la chanson le recouvre, jusqu’à ce que, si Springsteen a bien calculé son coup, tout le monde ait la larme à l’œil.

Pendant l’heure et demie qui suit, le groupe joue une set-list alternant des contes des temps de crise et des escapades le temps d’une soirée. Pendant que le groupe envoie le joyeux riff d’ouverture de Waiting on a Sunny Day, Springsteen s’entraîne à parcourir la scène, en appelant la foule imaginaire à chanter avec lui. Il se pavane quand il marche. Il fait partie de ces rares hommes de soixante-deux ans qui n’hésitent pas à montrer leurs fesses – des fesses bien moulées dans un jean anormalement serré – à vingt mille de ses clients. « Go Jakie », crie-t-il, en amenant Jake Clemons sur le devant de la scène pour son solo. Il doit presque lui botter le cul pour l’amener sous les projecteurs.

Quelques chansons plus tard, après la clôture avec Thunder Road, Springsteen saute de la scène, s’essuie la nuque avec une serviette et s’assoie sur le strapontin à côté de moi. « Le cœur du show, tu vois, c’est l’idée de bienvenue, de mettre tout le monde à l’aise tout en les mettant au défi », dit-il. « Il faut faire ce qu’on fait bien. Mettre les gens à l’aise parce que, souviens-toi, les gens ne connaissent pas ce groupe. Il y a des absences ici. C’est notre thème maintenant, la communication entre les vivants et les disparus. Cette tendance existe même dans le monde rêvé de la pop music ! »

C’est un bon jour pour Springsteen. Wrecking Ball est n°1 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, devant le gros succès d’Adele, 21. « C’est une super nouvelle, mais on verra où on en est dans quelques semaines », estime Landau. Springsteen ne fera plus jamais de grosses ventes comme au temps de Born in the USA, mais il bénéficiera toujours de bonnes ventes initiales grâce à sa base de fans. La question est de savoir comment ces ventes se maintiennent avec le temps (la réponse, c’est qu’elles ne se maintiennent pas : après un mois, Wrecking Ball tomba à la 19e place. A l’été, il avait disparu du hit-parade). Ce qui fait toujours de Springsteen un argument économique aujourd’hui, c’est son statut en temps que musicien de scène.

Sur scène, une petite fête est improvisée. L’équipe fait passer des flûtes de champagne et des gâteaux pour célébrer les nouvelles sur Wrecking Ball. « On ne s’en lasse jamais », dit Springsteen avant de rejoindre les autres. « Je suis toujours excité quand j’entends ma musique à la radio ! Je me rappelle la première fois où j’ai vu quelqu’un qui écoutait une de mes chansons. On jouait dans une université, dans le Connecticut. Il y avait un type dans sa voiture, c’était une chaude nuit d’été, et par la fenêtre baissée, j’ai entendu Spirit in the Night » – une chanson de son premier album. « Ouah. Je me rappelle, je me suis dit « ça y est, j’ai réalisé une part de mes rêves de rock’n’roll. » Ca me fait toujours le même effet. S’entendre à la radio, c’est comme recevoir un super bulletin. La chanson qui arrive… C’est ça ! »

En 1972, Springsteen formait un groupe et écrivait des chansons pour être enregistré solo. Il n’était pas un gros lecteur à l’époque, mais était tellement obsédé par les chansons de Bob Dylan qu’il lut la biographie d’Anthony Scaduto. Il était fasciné par la saga de l’arrivée de Dylan à New York : la tempête de neige pour l’accueillir, en 1961, quand il débarquait du Midwest ; son pèlerinage devant le lit de Woody Guthrie à l’hôpital psychiatrique de Greystone Park ; ses premières apparitions au Café Wha ? et à Gerde’s Folk City ; et puis l’audition chez John Hammond, le chef mythique de Columbia Records. C’est ce qu’il voulait pour lui, dans une version différente.

Son manager, à l’époque, était un gigolo exubérant du nom de Mike Appel. Avant de rejoindre Springsteen, Appel avait écrit des jingles pour Kleenex et une chanson pour la Partridge Family. Appel était de la vieille école – passionné mais profiteur. Il fit signer à Springsteen des contrats peu clairs. Et pourtant, il était tellement gonflé et exalté dans sa dévotion envers ses clients qu’il faisait des choses incroyables pour lui, comme appeler un producteur de NBC pour suggérer à la chaine de signer Springsteen pour qu’il interprète sa chanson Balboa vs the Earth Slayer lors du Super Bowl (NBC refusa). Malgré tout, il se débrouilla pour obtenir un rendez-vous chez John Hammond. Le 2 mai 1972, Springsteen se rendit à New York en bus, avec une guitare acoustique qu’on lui avait prêtée, sans étui. Le rendez-vous ne se déroula pas très bien. Hammond, héritier de la famille Vanderbilt, fit comprendre qu’il n’avait pas beaucoup de temps, et se ferma quand Appel attaqua bille en tête sur les qualités de parolier de Springsteen. Mais l’atmosphère changea quand Springsteen, assis sur un tabouret face au bureau, chanta une série de chansons se terminant par If I Was a Priest. « Maintenant, si Jésus était sheriff / Et que j’étais prêtre / Que ma dame était une héritière / Et ma mère une voleuse… ». « Bruce, c’est la chanson la plus hantée que j’ai jamais entendue », lui dit Hammond, charmé. « Tu as été élevé par des nonnes ? »

Columbia lui fit signer un contrat et tenta de le vendre comme le « nouveau Dylan ». Il n’était pas le seul. John Prine, Elliot Murphy, Loudon Wainwright III et d’autres chanteurs-compositeurs étaient aussi affublés de l’étiquette « nouveau Dylan ». « Levieux Dylan n’avait que 30 ans, putain, et je ne comprends même pas pourquoi ils avaient besoin d’un nouveau Dylan », raconte Springsteen. A la grande déception d’Hammond, Springsteen décida d’enregistrer ses deux premiers albums –Greetings From Asbury Park et The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle – avec un groupe fabriqué avec ses potes du New Jersey, dont Vini Lopez à la batterie et Clarence Clemons au saxo. Hammond était convaincu que les démos acoustiques étaient meilleures. Malgré quelques encouragements de critiques et de DJ, les albums ne se vendirent que très peu. Springsteen était, au mieux, un inconnu doué, un provincial qui n’avait pas une chance.

En juin 1973, alors que j’avais 14 ans, je pris un bus Red&Tan au nord du New Jersey avec quelques copains pour aller à New York voir un groupe franchement pas tendance et pas vraiment populaire appelé Chicago, au Madison Square Garden. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’y allais. On était fans de Dylan. Howl, les Stanley Brothers, Otis Redding, Naked Lunch, Hank Williams, Odetta – presque tout ce que je lisais ou écoutais me venait de Dylan. Chicago n’avait rien à voir avec l’esthétique Dylanienne. Pourtant, j’avais payé mes 4 dollars, et je voulais voir tout ce que je pouvais voir depuis mon siège. Arriva alors la première partie : quelqu’un du nom de Bruce Springsteen. Les conditions étaient pourries, comme souvent pour les premières parties : les éclairages de la salle étaient allumés, le public était soit distrait soit hostile. Ce dont je me rappelle, c’est d’un chanteur aussi frénétique que Mick Jagger ou James Brown, bourré d’une activité presque autodestructrice, qui essayait de vaincre l’indifférence bruyante du public. Après ce concert, Springsteen jura à Appel qu’il ne jouerait plus jamais dans des grosses salles. « Je supportais pas ça. Tout le monde était si loin, le groupe n’entendait rien », comme il le raconta à Dave Marsh. Il devait passer par les petits concerts pour se bâtir un public grâce à des performances régulières et intenses, dans des petites salles, des théâtres et des gymnases d’université.

Les temps étaient durs. Après que Appel ait payé les dépenses et récupéré sa belle part, il ne restait pas grand chose. Quelquefois, le groupe dormait dans le van. Clemons faillit se faire arrêter avant un concert parce qu’il n’avait pas versé sa pension alimentaire. Lopez était particulièrement énervé à l’idée de ne récolter que des miettes : « Je fais comment si je veux emmener ma copine bouffer un burger ? »

En fin d’après-midi, après le repas, nous faisions un tour en voiture dans Asbuy Park et Lopez commença à rire et à raconter. « C’est là qu’on commença à aller chercher des bons de nourriture – nous tous, Bruce aussi. » Lopez était un sacré batteur, trop peut-être – un gars un peu excité à la Ginger Baker. Il était coléreux aussi, vindicatif comme un syndicaliste. Début 1974, il cassa la gueule du frère de Mike Appel à cause d’un problème d’argent (« Ouais, je l’ai un peu secoué »). Peu après, Springsteen informa Lopez qu’il était viré. « J’avais quelques guitares à lui chez moi, et il dut venir les chercher », raconte Lopez. « Je lui ai demandé une deuxième chance, il m’a dit « Vini, il n’y a pas de deuxième chance ». Putain. Danny en a eu plein des deuxièmes chances après avoir fait le con – il se droguait, ne venait pas ou arrivait en retard. Mais pour moi, pas de deuxième chance. » Les choses s’envenimèrent, et Springsteen décréta finalement que Lopez n’avait pas le style qu’il cherchait. « Je lui ai donné ses guitares et je lui a dit « La porte est là. Tu sais ce que tu as à faire. » Depuis ce jour là on n’a plus parlé de ça. Il n’y a rien à dire. J’aurais fait partie du plus grand groupe du pays si ça n’était pas arrivé. Mais, au moins, l’histoire se souviendra que j’ai fait partie du E Street Band. Bruce le sait, tout le monde le sait. »

Nous passâmes devant un immeuble quelconque, l’ancienne fabrique de surfs où Lopez vécut avec Springsteen. Sur la porte, un panneau dit « Compagnie Immunostics : réactifs microbiologiques, sérologiques et immunologiques ». Des dizaines de fois depuis des années, Springsteen invita Lopez à jouer avec le groupe, dont une fois pour jouer Spirit in the Night au Giants Stadium. Quand Lopez lui demanda s’il pouvait monter un groupe qui reprendrait les vieilles chansons de Steel Mill, Springsteen sourit et lui dit « bien sûr, vas-y ». « Mais c’est pas évident de vendre du Steel Mill maintenant », dit Lopez. « Les gens savent que Bruce a tout écrit, alors ils s’attendent à ce qu’il débarque, et ça n’arrivera pas. »

Si Vini Lopez est le batteur le plus malchanceux de l’histoire des Etats-Unis, Jon Landau est sans doute le plus chanceux des critiques musicaux. Pendant une pause dans les répétitions pour la tournée 2012, je me rendis dans le nord du Westchester, où Landau habite avec sa femme Barbara. Landau n’a que trois ans de plus que Springsteen, mais sa prestance est plus quelconque. Landau s’occupe de la bonne santé des affaires de Springsteen depuis plus de trente ans. Les profits engendrés n’ont pas fini dans ses narines, mais sur ses murs. Sa collection d’œuvres d’arts (surtout des tableaux et des sculptures de la Renaissance, ainsi que quelques œuvres de peintres français du XIXe siècle) peut être qualifiée d’ « importante ». Au risque d’alarmer sa compagnie d’assurance, je peux témoigner de la présence d’œuvres du Titien, de Tintoret, Tiepolo, Donatello, Ghiberti, Géricault, Delacroix, Corot et Courbet.

Mais Landau n’a pas échappé aux dommages causés par le temps. L’année dernière, il a été opéré d’une tumeur au cerveau, et perdit la vision d’un œil, car la tumeur était logée à proximité d’un nerf optique. Sa convalescence ne fut pas facile, et ce jour là, alors que nous parcourions les tableaux, Landau semblait essoufflé. Après l’opération, Springsteen lui rendit visite presque tous les jours. « Il savait ce que je traversais et que je pensais que j’allais mourir. Ce n’était pas rationnel, mais j’avais la peur au ventre… Nous eûmes des conversations très profondes. » Il ajouta dans un sourire « Les penseurs ont des pensées profondes. »

Landau commença sa vie avec un métier qui n’en était pas vraiment un. Même en 1966, trois ans après l’explosion des Beatles, le métier de critique rock n’existait pas. Cette année là, Landau, adolescent précoce de Lexington, Massachusetts, travaillait dans un magasin de disques à Cambridge appelé Briggs & Briggs. Son père était un historien de gauche qui déménagea de Brooklyn avec sa famille pendant la Chasse aux sorcières et trouva un boulot chez Acoustic Research. Landau fut élevé dans la musique folk, et au lycée il se rendit à tous les concerts qu’il pouvait se payer. Chez Briggs & Briggs, il rencontra un étudiant de Swarthmore, du nom de Paul Williams, qui venait de lancer un magazine appelé Crawdaddy !, peut-être le premier consacré aux critiques rock. Landau écrivit pour Crawdaddy ! alors qu’il était étudiant à Brandeis. Après son diplôme, Jann Wenner l’invita à écrire une tribune dans un bihebdomadaire qu’il venait de lancer, et qu’il comptait appeler Rolling Stone.

Comme critique, Landau était incisif. Pour l’inauguration de Rolling Stone, en 1967, il critiqua sévèrement le classique de Jimi Hendrix, Are You Experienced ? L’année suivante, il éreinta Cream et la grandiloquence inutile de leurs concerts, ajoutant qu’Eric Clapton, le guitariste lead du groupe, était « la synthèse de tous les clichés des guitaristes blues d’après-guerre… Un virtuose qui n’excelle que quand il joue les idées des autres. » A cette époque, Clapton était appelé « Dieu ». Ce papier occasionna chez Clapton une sévère remise en cause. « C’était la vérité qui me mettait un grand coup sur la tête, j’étais au restaurant ça m’a fait m’évanouir », raconta Clapton des années après. « Et quand je me suis réveillé, j’ai de suite décidé que le groupe était fini. » Cream se sépara.

Landau aimait les singles bien ciselés, que ce soit ceux des Beatles ou de Sam and Dave, et se méfiait de l’autosatisfaction artistique. « De plus en plus de gens attendent du rock ce qu’ils attendaient de la philosophie, de la littérature, du cinéma » écrit-il. « D’autres attendent du rock qu’il leur donne ce qu’ils trouvaient dans la drogue. A mon avis, le rock ne peut pas endosser ce fardeau, parce que ça voudrait dire qu’il devrait posséder des qualités qui seraient la négation de ce qu’il était à ses débuts. » A cette époque, il n’y avait pas de limite claire entre l’industrie du rock et le journalisme rock : en 1969, Jann Wenner produisit un album de Boz Scaggs. Landau produisit des albums de Livingston Taylor et du MC5. Landau admirait les dirigeants qui avaient de la jugeote, comme Ahmet Ertegun ou Jerry Wexler, et il encourageait les musiciens qui acceptaient les vertus de la popularité. Dans sa thèse à Brandeis, il écrivit un éloge de l’empressement d’Otis Redding à devenir un entertainer« ouvertement et honnêtement désireux de plaire aux masses et d’avoir du succès. »

A la fin 1971, Landau vivait à Boston et avait épousé la critique Janet Maslin. Il avait la maladie de Crohn, et en souffrait, mais il était malgré cela l’épicentre d’un groupe de jeunes critiques émergents : Dave Marsh, John Rockwell, Robert Christgau, Paul Nelson, Greil Marcus. Landau remarqua le premier album de Springsteen, Greetings from Asbury Park, dont il délégua la critique à Lester Bangs, dans Rolling Stone, et écrivit lui-même la critique du second, The Wild, the Innocent and the E Street Shuffle, dans l’hebdomadaire alternatif The Real Paper. Il y qualifia Springsteen d’ « auteur-compositeur le plus impressionnant depuis James Taylor », mais ajouta que l’album « n’est pas aussi bien produit qu’il devrait l’être. » Il avait selon lui « un son trop maigre, ou trop aigu, surtout lorsque le groupe part dans les breaks. »

Landau, qui avait alors 26 ans, accepta une invitation de Dave Marsh pour aller au Charley’s, un club de Cambridge, pour y voir jouer Springsteen. « Je suis allé là-bas, le club était vide », me raconta-t-il. « Il avait très peu de fidèles. Avant le concert, j’ai demandé aux gars qui étaient au bar où était Bruce, ils m’ont fait signe d’aller voir dehors. » Springsteen était dehors dans le froid, un type tout maigre en jean et T-shirt, qui sautillait pour se réchauffer. Il lisait la critique de Landau sur son album, que le gérant du club avait affiché sur la porte. « Je me suis approché et je lui ai dit « T’en penses quoi ? », raconte Landau. « Et il m’a dit « Ce mec est plutôt bon d’habitude, mais j’ai lu mieux. » Je me suis présenté, et on s’est bien marré. » Le jour suivant, il reçut un appel de Springsteen. « On a parlé pendant des heures. De musique, de philosophie. Il était déjà celui qu’il est aujourd’hui. Et, vous voyez, on n’a pas arrêté d’avoir cette même conversation pendant toute notre vie, sur le fait de vieillir, de penser à des choses profondes. »

Un mois plus tard, Landau assista à un concert de Springsteen au Harvard Square Theatre, où il assurait la première partie pour Bonnie Raitt. C’était la veille des 27 ans de Landau, et il se sentait déjà prématurément fatigué. Sa carrière végétait. La maladie de Crohn le faisait souffrir pour manger ou travailler. Son mariage était un échec. Mais cette nuit là, le 9 mai 1974, il se sentit rajeunir avec le concert de Springsteen, depuis la reprise de la vieille chanson de Fats Domino Let the Four Winds Blow jusqu’à une nouvelle chanson sur l’évasion et la libération, appelée Born to Run. L’article qu’il écrivit dans The Real Paper est la plus célèbre critique de l’histoire du rock : « Jeudi dernier, au Harvard Square Theatre, j’ai vu tout mon passé de rock’n’roll défiler devant moi. Et j’ai aussi vu autre chose : j’ai vu le futur du rock’n’roll, et son nom est Bruce Springsteen. Le temps d’une nuit où j’avais besoin de me sentir jeune, il m’a donné l’impression d’entendre de la musique pour la première fois de ma vie… C’est un punk rocker, un poète latin de rue, un danseur de ballet, un acteur, un blagueur, un leader de groupe de bar, un sacré bon joueur de guitare rythmique, un chanteur extraordinaire, et un vrai grand compositeur. Il dirige comme s’il avait fait ça toute sa vie… Il parade devant son excellent groupe à la manière d’un mélange entre Chuck Berry, Bob Dylan à ses débuts, et Marlon Brando. »

Columbia Records utilisa la phrase « J’ai vu le futur du rockn’roll » comme slogan pour sa campagne publicitaire. Springsteen et Landau devinrent amis, et Landau vint lui rendre visite dans sa maison délabrée à Long Branch. « C’est peu dire que la baraque était modeste », se souvient Landau. « Il y avait un canapé, son lit, une guitare et ses disques. Et on restait éveillés jusqu’à 8h, à causer. » Les deux hommes écoutaient de la musique et parlaient du troisième album de Springsteen. Columbia n’était pas disposé à garder Springsteen si ce disque ne marchait pas. Springsteen appréciait la loyauté d’Appel, mais sa façon de rendre des jugements arbitraires l’agaçait. Landau était plus subtil, il posait des questions, le flattait, suggérait et recommandait des choses. Springsteen l’invita au studio, et Landau l’aida à faire passer Thunder Road de sept à quatre minutes, et lui conseilla de changer l’intro de Jungleland.

« J’étais bourré de certitudes, je savais ce que je faisais », raconte Landau. Springsteen expliqua à Appel qu’il prenait Landau comme co-producteur. Born to Run,qui sortit en août 1975, transforma la carrière de Springsteen, et les dix dates au Bottom Line au début de la tournée restèrent dans les annales du rock, à l’instar de James Brown à l’Apollo ou Dylan à Newport. Au Bottom Line, Springsteen se révéla à lui-même. En ajoutant Van Zandt comme deuxième guitariste, il se libéra de certaines contraintes musicales, et devint une vraie bête de scène, bondissant des amplis et des pianos comme une grenouille.

Landau abandonna son travail de critique et devint, littéralement, le lieutenant de Springsteen : son ami, son conseiller en tout, son producteur, et en 1978, son manager. Après une longue bataille juridique qui éloigna Springsteen des studios pendant deux ans, Appel fut dédommagé et remercié. Landau satisfaisait la curiosité de Springsteen sur le monde hors de la musique. Il lui donnait des livres à lire – Steinbeck, Flannery O’Connor – et des films à voir, en particulier les westerns de John Ford et Howard Hawks. Springsteen commença à réfléchir à d’autres choses que les voitures et l’autoroute, il commença à songer à sa propre histoire, à celle de sa famille, en terme de classes et d’archétypes américains. L’imagerie, les récits et les lieux dans ces romans l’aidèrent à enrichir ses chansons. Landau aida aussi Springsteen à passer à la vitesse supérieure, il l’encouragea à jouer dans des salles plus grosses, et à dépasser son traumatisme des concerts cauchemardesques du Madison Square Garden. Et il le poussa à se penser comme Otis Redding – à la fois un artiste et un entertainer au sens large.

Certains ont décrit Landau comme un Svengali manipulateur et avare, un Colonel Parker ou pire. Mais les gens à qui j’en ai parlé dans l’industrie musicale réfutent l’idée d’une influence néfaste ou démesurée sur Springsteen. « L’idée qu’il ait été manipulé est vraiment saugrenue », estime Danny Goldberg, qui a côtoyé Springsteen pendant plus de 30 ans. Goldberg, qui fut manager de Nirvana ou Sonic Youth, précise « C’est Bruce qui utilise Jon, pour atteindre le contrôle artistique total. » Landau est sensible à toute critique estimant qu’il contrôle son client ou est responsable de sa trajectoire. « La première règle, quand on est manager, c’est d’être le fiduciaire de l’artiste – ses intérêts passent avant tout », dit-il. « Alors quand je travaille avec lui, quelle que soit le problème, la première question c’est « quelle est la meilleure solution pour Bruce ? » Springsteen est le type le plus intelligent que je connaisse – pas le mieux informé ou le plus cultivé – mais le plus intelligent. Quand on est confronté à un dilemme – un problème pratique ou artistique –, sa lecture de la situation est parfaite. Il est en avance sur tout le monde. »

Un jour, il y a dix ans de cela, Springsteen récompensa Landau, qui lui aussi avait rêvé quelque fois de devenir une rock star, en le faisant venir sur scène. « Bruce m’a dit un soir que je pourrais prendre une guitare sur Dancing in the Dark, c’est ce que j’ai fait pour cinq ou six concerts », me raconta Landau en backstage. « On a l’impression de planer. Mais le soir du septième concert, il m’a dit « Tu sais, c’est cool que tu viennes sur scène, mais je me disais qu’on pourrait peut-être arrêter ce soir. » « Tu veux dire que je suis viré ? » demanda Landau. Springsteen sourit et lui répondit « Ben ouais, en quelque sorte. »

 

 

Retrouvez l’article original sur le site du New Yorker :http://www.newyorker.com/reporting/2012/07/30/120730fa_fact_remnick

 

 

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