Maison indépendante

THE NEW YORKER’S BRUCE SPRINGSTEEN, UNE TRADUCTION FRANÇAISE. [1]

 

 

 | François Michel |

 

 

 

Un article original de David Remnick publié le 30 juillet 2012 dans The New Yorker.

 

Il y a presque un demi siècle, lorsqu’Elvis tournait Harum Scarum et que Help ! était classé au hit-parade, un bouseux mélancolique, obsédé par son père, et pourtant naturellement charismatique, du nom de Bruce Springsteen, se construisait une petite réputation autour de Jersey City, en tant que guitariste d’un groupe appelé les Castiles. Le groupe portait le nom de la marque de savon favorite du chanteur. Ses membres venaient de Freehold, une ville industrielle située dans les terres, à une demi-heure des paillotes de la promenade et de la mer. Les Castiles jouaient dans les anniversaires et les clubs de danse, dans les cinémas en plein air et les vide-greniers, dans un parc à mobile-homes à Farmingdale, ou au rollerdrome de Matawan-Keyport. Une fois, ils jouèrent devant les patients d’un hôpital psychiatrique à Marlboro. Un monsieur en costume monta sur scène, et prononça un discours de présentation de près de vingt minutes, déclarant les Castiles « meilleurs que les Beatles ». Un docteur dut alors intervenir pour le raccompagner à sa chambre.

Une après midi du printemps 1966, rêvant d’atteindre vite les sommets, les Castiles se rendirent à un studio du centre commercial Brick Mall, et enregistrèrent deux chansons originales, Baby I et That’s What You Get. Mais ils jouaient surtout une série de reprises, de In the Mood de Glenn Miller à I Understand des G-Clefs. Et du Sonny and Cher, Sam and Dave, Don & Juan, les Who, les Kinks, les Stones, les Animals.

De nombreux musiciens, lorsqu’ils ont atteint un âge où leurs cheveux deviennent grisonnants, ont des souvenirs flous de leurs premiers pas sur scène (et ils ne sont pas rares ceux qui ont des souvenirs flous même de la semaine précédente). Mais Springsteen, soixante-deux ans et comptant parmi les musiciens les plus constants depuis B.B. King et Om Kalthoum, semble se rappeler de chaque nuit tapageuse depuis 1957, depuis le moment où il regardait Elvis au « Ed Sullivan Show » avec sa mère – « Je la regardais et je lui disais ‘Je veux être exactement… comme…ça’ – jusqu’à ses exploits les plus récents en tant que rock star ultrapopulaire multimillionnaire, surfant sur les foules en délire. Ces derniers temps, il est devenu le sujet d’expositions, au musée du Rock and Roll Hall of Fame à Cleveland, et au National Constitution Center à Philadelphie, ses manuscrits, ses vieilles voitures et du matos de concert usé ont été exposés comme des morceaux du Saint-Suaire. Mais contrairement aux Rolling Stones, qui n’ont pas écrit une bonne chanson depuis l’époque du disco et ne se réunissent que pour partager leur fortune comme s’ils étaient leur propre groupe tribute, Springsteen refuse d’être un conservateur de son propre passé. Il continue à évoluer en tant qu’artiste, noircissant un carnet à spirales après l’autre, avec des idées, des citations, des questions, et finalement, de nouvelles chansons. Son dernier album, Wrecking Ball, est une dénonciation musicale de l’époque, faite de récession, d’écarts de richesse, de travailleurs déprimés et de ce qu’il nomme « la distance entre la réalité américaine et le rêve américain ». Cet album est très éloigné de ses premières opérettes faites d’étés humides et d’évasion sur les autoroutes. Dans son désir de revisiter la tradition du progressisme, Springsteen tire des citations de chansons rebelles irlandaises, desDust Bowl Ballads, des chansons de la Guerre de Sécession, et des chants des chaines de forçats.

En début d’année, Springsteen dirigeait une répétition pour une tournée mondiale à Fort Monmouth, une base de l’armée fermée l’année dernière ; elle avait était depuis la Première Guerre un avant-poste pour les communications militaires et l’espionnage, Julius Rosenberg et des milliers de pigeons voyageurs y travaillèrent. Les 1200 hectares de propriété sont maintenant une ville fantôme peuplée seulement de pantins en métal censés effrayer les nombreuses oies du Canada faisant jaillir un peu de verdure à travers le New Jersey.

L’atmosphère à l’intérieur était affairée mais détendue. Les musiciens, debout sur scène, gratouillaient leurs instruments avec un air languide, comme des outfielders(joueur de champ au base-ball) se réchauffant au soleil. Max Weinberg, le volcanique batteur du groupe, portait le genre de jeans que portent les papas lors des barbecues du week-end. Steve Van Zandt, l’ami d’enfance de Springsteen et guitariste complice, parcourait des yeux son emploi du temps serré d’acteur et DJ, et semblait épuisé, les yeux tombant sous un bandana de pirate violet. Le bassiste Gary Tallent, l’organiste Charlie Giordano et le pianiste Roy Bittan jouaient une chanson de salle de bowling, en attendant. Le guitariste Nils Lofgren était au téléphone, essayant de trouver un vol pour rentrer chez lui à Scottsdale, pour le week-end.

Springsteen arriva et salua tout le monde d’un bonjour rapide, avec sa gouaille caractéristique. Il marche en balançant, comme au rodéo. Lorsqu’il prend en compte un élément nouveau – un visiteur, une pensée, une voiture qui passe au loin – il plisse les yeux, comme sous une lumière trop vive,  et sa mâchoire inférieure se contracte. Ses cheveux perdent du terrain, et, il faut le remarquer, il a profité, au fil des ans, dans son combat contre le temps, de l’aide coûteuse de la chirurgie plastique et dentaire. Il reste étonnamment charmant, parfaitement en forme. « Il a presque le même tour de taille qu’à l’époque où on avait seize ans », dit à ce sujet Van Sandt, qui ne peut pas en dire autant. Il peut remercier sa sobriété : Van Sandt dit encore de Springsteen qu’il est « le seul gars que je connaisse – peut-être le seul que je connaisse tout court – qui n’a jamais pris de drogues. » Il suit plus ou moins le même entrainement depuis trente ans : il court sur un tapis de jogging, et soulève de la fonte avec son entraineur. Ca a payé : ses muscles sont comme une balle de tennis neuve. Et pourtant, à un mois du début de la tournée, il rigole quand on lui dit qu’il est prêt. « Je suis loin de l’être », dit-il, en se laissant tomber sur une chaise à vingt rangées de la scène. La préparation pour une tournée est bien plus prenante que n’importe quel entrainement de senior destiné à prévenir les risques d’infarctus. « Dites vous qu’être sur scène, c’est comme sprinter en criant pendant trois, quatre minutes », dit Springsteen. « Et puis vous recommencez. Et encore. Et puis vous marchez un peu, en criant toujours. Et ça continue. L’adrénaline fait rapidement disparaître la fatigue. » Son style sur scène est joyeusement démoniaque, il s’approche juste assez du James Brown de 1962 pour ne pas risquer une hernie discale ou une fracture du bassin, qui menacerait n’importe quel homme de son âge. Les concerts durent in extenso trois heures, sans interruption, il danse sans arrêt, hurle, prie, saute sur les amplis, saute du piano de Roy Bittan. La débauche d’énergie est un peu ce qu’on attend de lui. En retour, la foule le rejoint dans une manifestation d’adoration commune. Comme des pèlerins réunis à une messe gigantesque – pensez à Jean-Paul II à Gdansk – ils connaissant leur rôle, quand lever les mains, quand les balancer, quand chanter, quand crier son nom, quand le porter, une main après l’autre, de derrière l’orchestre à la scène. Van Sandt : « Messianique ? C’est ça le mot que vous cherchez ? »

Springsteen connut la gloire à l’âge de Letterman[1], mais il n’y a aucune ironie chez lui.Keith Richards travaille son style je-m’en-foutiste. Il vous fait vous demander s’il est plus dur de jouer le riff de Street Fighting Man ou de faire pendouiller une cigarette à ses lèvres avec un glaviot. Springsteen est à l’opposé. Il est tout entier dans l’effort. Il y a toujours ce moment, dans ses concerts, comme dans ceux de James Brown, où il mime une lutte entre l’épuisement et la nécessité de continuer. Brown le faisait en tombant à genoux, mouillé de sueur, incapable de danser un pas de plus, mais renvoyant son porteur, l’aide qui le relevait et lui faisait quitter la scène. Springsteen s’effondre contre le pied de micro, puis, reprenant des forces, essuie la sueur – « Non, c’est pas possible ! » – et rappelle le groupe pour un autre refrain, une autre chanson. Il quitte la scène, détrempé, comme s’il avait nagé dans la salle avec ses vêtements, poursuivi par des barracudas. « Je veux une expérience extrême », dit-il. Il veut que son public quitte la salle, comme il le lui demande lui-même, « avec les mains qui font mal, les pieds qui font mal, le dos qui fait mal, la voix écorchée et les organes génitaux excités ! »

La débauche, l’exubérance, sont réfléchies. « Pour un adulte, le monde essaye en permanence de s’effondrer sur lui-même », selon lui. « La routine, les responsabilités, le déclin des institutions, la corruption : c’est le monde qui fout le camp. La musique, quand elle claque vraiment, fait oublier toute cette merde, et rassemble les gens, la lumière, l’air, l’énergie, puis renvoie les gens chez eux avec ça en tête, et moi à l’hôtel avec ça en tête. Les gens le gardent parfois avec eux pour longtemps. »

Le groupe ne répète pas tellement pour apprendre à jouer certaines chansons, plutôt pour voir quelles chansons marchent entre elles, pour trouver une set-list de base (avec d’infinies variantes possibles) qui corresponde aux demandes de Springsteen : jouer les nouveautés et les dernières thématiques, jouer les tubes pour le grand public, travailler sur quelques surprises pour les fans qui l’ont déjà vu des centaines de fois, et tout particulièrement faire passer le spectacle de la frénésie au calme, puis l’inverse. Au cours des dernières années, Springsteen a pris l’habitude de prendre en compte les requêtes du public. Il n’a jamais été pris au dépourvu. « You can take the band out of the bar, but you can’t take the bar out of the band », comme le dit Van Zandt.

Les membres du E Street Band ne sont pas les égaux de Springsteen. « On n’est pas les Beatles », comme le dit Weinberg. Ils sont des musiciens salariés : en 1989, ils furent collectivement remerciés. Aujourd’hui encore, ils attendent son appel pour enregistrer, pour tourner, pour répéter. Et ainsi, lorsque Springsteen se leva de sa chaise et dit « OK, au boulot », ils se redressèrent et guettèrent son signal. « Huh… two… three… four… »

Alors que l’hymne d’ouverture We Take Care of Our Own résonnait sur les sièges vides, je me tenais debout au fond de la salle à côté de l’ingénieur du son John Cooper, un gars de l’Indiana, longiligne et imperturbable, s’occupant d’une grande console et d’une série d’ordinateurs. Un des serveurs contient les paroles et les accords de centaines de chansons, pour qu’au moindre signe de Springsteen, la chanson apparaisse aussitôt sur des prompteurs pour lui et ses musiciens (cette astuce n’est pas unique – Sinatra, à la fin de sa carrière, utilisait un prompteur, de même que les Stones et de nombreux autres groupes). Même si la moitié du show sera la même d’une nuit à l’autre, le reste est à disposition.

« C’est à peu près la seule musique live qui subsiste, à quelques exceptions près », selon Cooper. Les playbacks sont nombreux. Coldplay épaissit son son avec des plages d’instruments préenregistrés et des synthétiseurs. Le seul son artificiel chez Springsteen est celui de la caisse claire dans We Take Care of Our Own, qui semblait difficile à reproduire.

Cet après-midi là à Fort Monmouth, Springsteen était désireux de fixer « les quatre d’ouverture », les premières chansons, qui s’enflamment rapidement. Le groupe et les techniciens font particulièrement attention à ces quelques secondes qui séparent les chansons, lorsque l’on change de tonalité et que les roadies font passer de nouveaux instruments aux musiciens. C’est un travail complexe. Les techniciens doivent bouger avec la précision des mécaniciens lors d’un arrêt au stand.

Avant le début officiel de la tournée, à Atlanta, il y eut quatre petites salles au programme, dont l’Apollo Theatre à Harlem. Il y a souvent là bas plus de noirs sur scène que dans la salle, mais Springsteen est ancré dans la musique noire, et était particulièrement impatient de jouer ce soir là à Harlem. « Tous nos maîtres se sont tenus sur ces planches, à l’Apollo », dit-il. « L’essence de ce groupe est dans la soul. C’est censé te recouvrir. Tu ne devrais pas pouvoir reprendre ton souffle. C’est complètement ça, être leader d’un groupe – l’idée d’avoir quelque chose qui te dépasse et qui te supplée, une machine qui grogne et peut démarrer d’un tour de clef. »

Les tournées rock ont habituellement un thème, un nouvel arrivant dans le groupe, un nouveau look ou un nouveau style, de nouvelles chansons, une revendication politique. Springsteen saupoudrait le show des tonalités politiques de Wrecking Ball, mais le thème le plus vibrant de cette tournée devait être le temps qui passe, l’âge, la mort, et, si Springsteen en était capable, le renouveau. Le noyau survivant du groupe – Van Zandt, Tallent, Weinberg, Bittan, et Springsteen – jouent ensemble depuis l’époque de Gerald Ford. Lofgren et Patti Scialfa, la femme de Springsteen, chanteuse et guitariste, les rejoignirent dans les années 80.

La tragédie et la souffrance et le déclin ont semblé inéluctables ces dernières années. Nils Lofgren a eut ses deux hanches replacées, et ses deux épaules sont en bouillie. Max Weinberg a dut subir une chirurgie à cœur ouvert lors du traitement de son cancer de la prostate, deux opérations ratées du dos, et sept opérations des mains. Le matin, après un concert, il m’a confessé se sentir come le personnage de Nick Nolte dans le film North Dallas Forty : meurtri et à peine capable de bouger. Lofgren a comparé les backstages à une « unité de soins intensifs », remplie de sacs de glace, de bouillotes, de tubes de gel Bengay et de masseuses. Plus alarmant, Jon Landau, manager et meilleur ami de Springsteen, récupérait alors d’une opération au cerveau.

Il y eut des pertes plus sérieuses et plus permanentes. En 2008, Danny Federici, qui joua de l’orgue et de l’accordéon avec Springsteen pendant 40 ans, mourut d’une mélanome. L’homme à tout faire de Springsteen sur les tournées, un vétéran des forces spéciales du nom de Terry Magovern, était mort l’année précédente. L’entraîneur personnel de Springsteen mourut à 40 ans.

La perte la plus choquante arriva l’année dernière, lorsque Clarence Clemons, le saxophoniste, complément et protecteur de Springsteen sur scène, mourut d’une crise cardiaque. Clemons était un colosse – 1m95, un ancien joueur de football. Comme musicien, il avait un son éraillé qui rappelait King Curtis. Il n’était pas un grand improvisateur, mais ses solos, péniblement écrits pendant de longues heures de studio avec Springsteen, étaient des grands moments de chaque concert. Et puis il y avait sa seule présence scénique. Clemons était pour Springsteen un personnage mythique, un comparse qui incarnait l’esprit fraternel du group. « Se tenir à côté de Clarence, c’était comme se tenir à côté du plus gros caïd de la terre », dit Springsteen de lui en hommage. « Vous aviez l’impression que rien ne pouvait vous arriver, jamais. »

La vie de Clemons fut bien moins disciplinée que celle de Springsteen, et son corps ne suivait plus depuis quelques années, réclamant des opérations des hanches, des genoux et du dos. Lors de la dernière tournée, il se déplaçait dans les couloirs des salles de concert en voiturette. Sur scène, il passait moins de temps debout au saxophone qu’assis sur un tabouret, avec un tambourin. Lorsqu’il jouait, il n’arrivait de toute évidence plus à monter dans les aigus. Après un de ses derniers concerts, il dit à un ami « Putain, je mériterais bien une médaille ». Il disait se sentir comme Mickey Rourke dans The Wrestler, incarnation de la puissance sur scène alors qu’il était en plein délabrement physique.

A ses funérailles, tenues dans une chapelle à Palm Beach, Springsteen lui rendit un hommage passionné, rappelant qu’il avait vécu « dans un monde où il n’était pas toujours si facile d’être grand et noir ». Il rappela le « mysticisme lascif » de son ami, ses passions, dont sa garde robe, remplie d’écharpes exotiques et qui faisait penser au Temple of Soul (groupe crée par Clemons) : « Une visite chez lui, c’était comme un voyage dans un pays où on viendrait tout juste de découvrir d’énormes réserves de pétrole. » En même temps, Springsteen parlait des membres de la famille éclatée de Clemons (il se maria cinq fois) et des quelques disputes qui émaillèrent leur relation. En s’adressant aux fils de Clemons, il dit « C vécut comme il l’entendit, quelles qu’en soient les conséquences pour les gens ou le reste. Comme beaucoup d’entre nous, votre papa était capable de faire des choses magiques, mais aussi de laisser derrière lui un sacré beau bordel. »

Des mois plus tard, Springsteen ressentait toujours le manque. Il avait 22 ans lorsqu’il rencontra Clemons, parmi les musiciens qui traînaient autour d’Asbury Park. Perdre Clemons, c’était comme perdre « la mer et les étoiles », et il était clair que Springsteen était angoissé à l’idée de jouer sans lui. « Comment on fait pour continuer ? Je pense qu’on a discuté de ça plus que de n’importe quoi d’autre depuis nos débuts », m’a confié Van Zandt. « L’idée de base, c’était qu’on devait se réinventer un peu. On ne peut pas simplement remplacer un gars. » Clemons ne fut remplacé par un musicien mais par un groupe – un quintette de cuivres.

Les répétitions tournaient en partie autour de la question de savoir comment notifier les pertes sans faire des concerts un service funèbre et lugubre. « Le groupe c’est une petite communauté », dit Springsteen, « il se rassemble et on essaye de réparer ce que Dieu a cassé, et d’honorer ceux qui ne sont plus avec nous. »

Pendant les pauses, je remarquai qu’un des joueurs de saxophone, un jeune ténor avec une énorme coupe Afro, des yeux fins et une expression déterminée, qui faisait les cent pas, en jouant nerveusement des bouts de solos familiers, Tenth Avenue Freeze OutJunglelandBadlandsThunder Road. C’était Jake Clemons, 32 ans, le neveu de Clarence. Pendant des années, Jake a écumé les bars et les petites salles avec son propre groupe. Il a maintenant la tâche de prendre la place de son oncle devant des foules de 50 000 personnes. Il devait littéralement prendre sa place – son énorme place, ses gigantesques bottes en peau de serpent, tout ce qui pouvait rester de lui. Presque tous ses instruments, d’ailleurs, sont des cadeaux de son oncle.

En janvier, Springsteen invita Jake chez lui, ils jouèrent jusque tard dans la nuit. Bruce lui glissa l’idée de rejoindre le groupe. « Mais tu dois bien comprendre que lorsque tu souffleras dans ton saxo sur scène, les gens ne te compareront pas à Clarence. Ils te compareront à leur souvenir de Clarence, à leur idée de Clarence. » Cela fit réfléchir Jake Clemons. Elevé au gospel dans une famille dirigée par un officier chef d’orchestre de marine, il ne connaissait que des bribes du catalogue de Springsteen. Le public connaissait les chansons, sans parler de l’histoire du groupe, bien mieux que lui. Après la mort de Clarence, Jake donna quelques concerts d’hommage, et il sentit que le public faisait des comparaisons.

« Je ne sais pas si quiconque peut jouer dans l’ombre d’une légende », dit Jake. « Pour moi, Clarence est toujours là, et je ne veux pas marcher dans ses empreintes. »

Springsteen pensait que ces inquiétudes, ainsi que le sentiment de perte et de blessure, pourraient procurer une énergie au groupe, que la tournée alimenterait. Après toutes ces années sur scène, il pouvait analyser ses performances avec un certain recul. « On est un peu comme un shaman, comme si tu dirigeais une secte », me dit-il. « Mais tu es comme les autres, dans le sens où tes soucis sont les mêmes, tes problèmes sont les mêmes : tu as tes propres qualités, tes propres pêchés, les choses que tu fais bien, celles que tu fous en l’air tout le temps. Et du coup tu es un fusible. Il y a une série de trucs dans ta vie – certains qui étaient une bénédiction, d’autres une malédiction – qui d’une certaine façon t’ont mis dans un état second. »

Lorsque Springsteen était en tournée après la sortie de Born to Run, au milieu des années 70, il venait souvent se tenir au bord de la scène, sous un projecteur, jouant un accord en arpège, pour raconter l’histoire d’une enfance dans une maison familiale miteuse, à côté d’une station service, dans un quartier ouvrier de Freehold appelé Texas parce qu’il fut peuplé à l’origine par des péquenauds venus du sud. J’étais là à un de ces concerts, en novembre 1976 au Palladium, sur 14th Street, pour entendre Springsteen s’exprimer en ces termes très durs :

« Ma mère était secrétaire, elle travaillait en ville… Mon père travaillait dans beaucoup d’endroits différents. Il travailla dans une fabrique de tapis, comme taxi, puis comme maton à la prison. Je me rappelle, quand il travaillait là bas, il rentrait toujours complètement bourré, furibard, il s’asseyait dans la cuisine. Quand la nuit tombait, à 9 heures, il éteignait toutes les lumières de la maison, et il se mettait en pétard si jamais moi ou ma sœur on en rallumait une. Et il restait assis dans la cuisine avec un pack de bières, une cigarette… Il me faisait m’asseoir à la table, dans le noir. L’hiver, il allumait la gazinière et il fermait toutes les portes, il faisait vraiment chaud là dedans. Je me rappelle de moi assis là dans le noir. Peu importe le temps que je restais là, je ne voyais jamais son visage. On commençait à parler de tout et de rien, comment j’allais. Très vite, il me demandait ce que je pensais faire de ma vie. Et on finissait toujours par se gueuler dessus. Ma mère, elle finissait toujours par arriver en courant, en larmes, elle essayait de l’emmener et de nous empêcher de nous battre… Je finissais toujours par m’enfuir par la porte de derrière, par m’éloigner de lui. M’éloigner de lui, à courir vers l’autoroute en criant contre lui, en lui disant, en lui disant comment était ma vie et ce que je voulais en faire. »

A la fin du récit, intégralement véridique, Springsteen enchaînait avec la chanson It’s My Life des Animals, une vibrante déclaration d’indépendance. Dans la voix de Springsteen, c’était une déclaration d’indépendance contre un foyer où on hurlait des menaces, où les téléphones étaient arrachés des murs et où la police rappliquait souvent.

Doug Springsteen, qui fut chauffeur pour l’Armée en Europe pendant la Seconde guerre mondiale, rentra au pays aigri et colérique. Van Zandt me raconta que le père Springsteen était « flippant » et qu’il valait mieux l’éviter. A cette époque, « tous les pères étaient flippants », ajouta Van Zandt. « On les a torturé, ces pauvres gars, quand on y pense maintenant. Mon père, le père de Bruce, ces pauvres gars ils n’ont pas eu de bol. Il n’y avait pas de précédents dans l’histoire, ils ne pouvaient pas s’attendre à ce que leurs fils deviennent ces espèces de cinglés à cheveux longs qui refusaient de participer au monde qu’ils avaient crée pour eux. T’imagines ? C’était la génération de la Seconde guerre. Ils avaient construit les villes. Et nous, comment on les remerciait ? On était là « On vous emmerde, on va ressembler à des filles, on va se droguer et putain, on va jouer du rock’n’roll ! » Et eux ils se demandaient « Mais putain, où c’est qu’on a merdé ? » Ils avaient peur de ce qu’on devenait, alors ils pensaient qu’ils devaient être encore plus autoritaires. Ils nous détestaient, tu vois. »

Doug Springsteen grandit dans l’ombre du souvenir de sa sœur de cinq ans, Virginia, renversée par un camion alors qu’elle faisait du tricycle à Freehold, en 1927. Ses parents, si l’on en croit la biographie à paraître de Springsteen par Peter Ames Carlin, étaient anéantis pas le chagrin. Doug arrêta l’école après le collège. En 1948, il épousa Adele Zerilli. Bruce vit le jour l’année suivante. Pendant son enfance, ses grands-parents partagèrent la maison avec eux, et Springsteen eut toujours le sentiment que leurs marques d’affection étaient pour eux un moyen de « remplacer l’enfant perdue », ce qui était perturbant. « La fille morte était très présente. Son portrait était au mur, toujours là ». Des années après sa mort, toute la famille – les grands-parents, Doug, Adele, Bruce et sa sœur Ginny – se rendait au cimetière tous les dimanches sur la tombe de Virginia.

Dans les biographies et les coupures de presse, Doug Springsteen est décrit par l’emploi d’adjectifs comme « taciturne » ou « morose ». En fait, son comportement est celui d’un bipolaire, capable d’entrer dans des colères terribles, souvent dirigées contre son fils. Des médecins lui prescrirent des traitements, mais Doug ne les suivaient pas toujours. Le médiateur, dans la maison, la source d’optimisme, de vie, mais aussi la source de revenus la plus stable, était la mère de Bruce, Adele, secrétaire de profession. Malgré tout, Bruce était profondément affecté par les dépressions de son père, et s’inquiétait à l’idée d’être lui aussi frappé par l’instabilité mentale qui parcourait sa famille. C’est aussi pour ça, dit-il, qu’il ne se drogua jamais. Doug Springsteen est bien vivant dans les chansons de son fils. DansIndependance Day, le fils s’échappe de la maison du père parce que « nous étions bien trop semblables ». Dans le féroce Adam Raised a Cain, le père « marche dans les chambres vides, à la recherche de quelqu’un à qui faire des reproches ; On hérite des pêchés, on hérite des flammes. » Les chansons étaient une façon de s’adresser au père silencieux. « Mon père était très taiseux – ce n’était pas vraiment possible d’avoir une conversation avec lui », me raconta Springsteen. « Je devais faire la paix avec moi-même à ce sujet, mais il me fallait lui parler, j’en avais besoin. C’est pas le meilleure moyen de le faire, mais c’était la seul moyen que j’avais, alors je l’ai fait, et il a fini par répondre. Il a pu ne pas aimer les chansons, mais je pense qu’il était content qu’elles existent. Ca voulait dire qu’il comptait. Quand on lui demandait « Quelles sont vos chansons préférées ? », il répondait « Celles qui parlent de moi ».

Le passé, pourtant, n’est pas mort. « Les luttes de mes parents, c’est le sujet de ma vie » m’a dit Springsteen pendant la répète. « C’est le truc qui me bouffe et qui me bouffera toujours. Ma vie a pris un cours très différent, mais ma vie est une anomalie. Ces blessures t’accompagnent, il te faut les changer en langage, avec un but. » En se déplaçant sur scène, il disait « Nous sommes des réparateurs, des réparateurs avec une boite à outils. Si je répare un peu de moi-même, je répare un peu de toi. C’est le boulot. » Les chansons d’évasion de Born to Run, les luttes post-industrielles deDarkness on the Edge of Town étaient une partie de ce boulot de réparation.

Doug et Adele Springsteen quittèrent Freehold pour la Californie quand Bruce avait 19 ans, et ils furent stupéfaits de voir débarquer leur fils, quelques années plus tard, un chevelu qu’ils auraient pris pour un marginal, avec un « gros pactole derrière lui », qui leur dit d’acheter la plus grosse maison du quartier. « C’est la seule satisfaction, d’avoir ce moment où l’on peut dire « Je vous l’avais bien dit », raconte Springsteen. « Bien sûr, toutes les choses plus profondes restent enfouies, comme de dire que tout aurait pu se passer différemment. »

Doug Springsteen mourut en 1998, à 73 ans, après des années de maladie, après une attaque et une maladie du cœur. « J’ai eu de la chance que la médecine moderne lui accorde dix ans de vie supplémentaires », dit Springsteen. « T-Bone Burnett dit que le rock se résume à « Papaaa ! », à ce seul cri gêné, « Papaaa ! » Tout vient de la relation père-fils, on ne fait que prouver quelque chose à quelqu’un de la manière la plus intense possible. C’est comme dire « Hé, je méritais plus d’attention que ça, tu as merdé mon pote !  »

 

 

[1] Humoriste américain.

 

 

Retrouvez l’article original sur le site du New Yorker :http://www.newyorker.com/reporting/2012/07/30/120730fa_fact_remnick

 

 

%d blogueurs aiment cette page :