Maison indépendante

MICHAEL HANEKE, À L’AMOUR À L’AMOR.

 

 

 | Sébastien Thibault |

 

 

Que cela soit tatoué sur nos avant-bras éperonnés : aller voir un film de Michael Haneke relève de la lutte gréco-romaine. Il faut s’y préparer. Oublier de s’alimenter, de s’étirer, voire d’embrasser une dernière fois la croix, honteusement planquée sous le matelas, sont des fourberies plus horrifiques que les concerts de Madonna (pet à son âme…) chantés a capella.

Avec Amour, notre réalisateur aliéné, que l’on admire sans trop aimer, électrocute le cinéma dans un immense frisson du sens. Une œuvre forte, équivoque, troublée. Une odyssée amoureuse qui remue les mécaniques émotionnelles en traitant la fin de vie pour mieux en appréhender les effets. Effets physiques avec Anne, la belle Anne, qui décrépite et racle sa douleur (« Mal… mal… mal… ») telle une enfant vieillie bien incapable du premier cri. Effets moraux avec Georges, ensuite, qui en bon mari vaincu choisit le repli et l’intransigeance pour montrer que l’amour – surtout l’amour – est fils de solitude.

Reniant la grandiloquence, Haneke est ici suprême. Chorégraphe clinique, il exhibe la déchéance de l’âme et du corps dans une mise en scène précisément articulée. Ce qu’il recherche est le regard du spectateur ; ce rapport conjoint entre ses personnages et le reflet qu’ils nous apposent. C’est du Caché  tout craché. Parce qu’il est un génie froid, il joue au cinéaste explicite, qui déplie et déploie sans jamais rien expliquer. Et parce qu’il sait narrer, il se plaît à annoncer : au commencement, la serrure endommagée n’est pas sans rejoindre dans sa finalité la « fissure dans le mur » du Roi se meurt  – entre les cloisons quoiqu’il survienne, la mort est entrée… Mais plus figuratif que Ionesco, Haneke se met à caresser Eurydice avec la scène du robinet : allégorie du passage de la vie triomphante qui s’écoule, claire et longiligne, jusqu’à l’interruption de l’eau et l’égouttement soudain du temps. Du temps qui reste.

Suprême, l’Autrichien l’est également par la représentation de l’insupportable et son récit dedans le monde, hors la vie. La souffrance s’expose plein cadre, du pur frontal. Tout parallèle avec Le Septième Continent n’est pas fortuit : l’agonie est filmée à hauteur, elle persiste jusque-là, jusqu’au bout, jusqu’au silence ; et ce climax sec et brutal qui emporte le dernier souffle dans une quiétude malaisée. La charogne foudroie comme ça. Ambivalente. L’oreiller assassin de Georges – pressé sur le visage de sa femme – exécute en même qu’il soulage et la libère autant qu’il nous raidit. Subsiste alors l’émotion nue, anxieuse et crue, au moment où la Mort se fait Amour et où l’Amour se fait Violence.


Amour ! Amour ! Amour !
Parce qu’ici-bas quoiqu’il advienne
Chacun tue ce qu’il aime.

 

 

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