Maison indépendante

FRANÇOIS OZON ET LA RACE DES BÂTARDS.

 

 

 | Sébastien Thibault |

 

 

Le dernier Ozon fait partie de la race des bâtards ; de ces films-salopards qui font croire au génie quand leur talent n’est qu’une simple leçon d’audace. Et de l’audace, y’en a-t-il tant que ça ? Si Dans la maison est une œuvre qui surprend, est-ce à dire pour autant que François Ozon, le sombre et merveilleux Ozon, sait oser ?

Comme tout bon prolifique qui se respecte, il nous montre surtout ce qu’il maîtrise : de la pulsion de mort[1] à l’homosexualité[2], de la perversion[3] à l’éveil des désirs[4], en passant par le kitsch[5] et le pastiche de la bourgeoisie[6], Ozon a le complexe de Visconti. Ce n’est donc pas un hasard s’il a décidé, avec cette œuvre somme toute habile, de nicher ensemble ses démons créatifs. D’autant plus qu’ici, c’est de création dont il entend causer et plus précisément de ce qui en constitue l’essence fondamentale – le conflit. Voilà ce qui l’intrigue profondément, voilà le cœur de son récit : dans quelle mesure la construction artistique d’une unité de sens (cinématographique, théâtrale, littéraire…) doit-elle épouser la représentation de passions contraires et de logiques adverses ?

L’idée est intéressante, le traitement du film aussi. Quant à l’histoire, pas de doute, elle fonctionne. Manipulation et retournement de situations rythment une mise en scène tout en opposition : l’enseignant aigri qui, en aidant son élève-écrivain à éveiller un conflit narratif, donne en réalité à ce dernier les clefs intimes pour réveiller celui de sa propre vie. La tension qui se noue n’est jamais celle que l’on attend. Les personnages de fiction dépeints par l’étudiant ne sont que des cache-sexes astucieux, des faire-valoir, dont la tâche est d’exposer la vérité nue du professeur : un homme oublié par la révolte, qui se ment, s’ennuie. L’omniprésence des miroirs, autour de celui qui ne se regarde plus en face, donne une grâce presque tragique à ce double jeu malsain, dérangeant, jubilatoire.

C’est à ce moment précis qu’effectivement, on se met à croire au génie. Un Ozon renouvelé, dangereux, transcendant. Oui, mais non. Car il y a cette fin, cette fin là, cette fin qui ne va nulle part, qui se mord la queue. Cette fin qui détruit toute sensation d’avoir été plongé dans un roman d’Henry James avec l’apocalypse en plus. Ozon fait sa mauviette : il préfère Georges Perec. Comme si sa conclusion devait absolument devenir un « mode d’emploi » pédagogique. Comme si ces deux protagonistes pouvaient choisir tout bonnement de ne pas se massacrer. Comme si tout, je dis bien tout, pouvait être pardonné. Mais dans quel monde on vit, mon vieux ?

Ozon n’a pas osé.

 

 

[1] Les Amants criminels (1998).

[2] Le Temps qui reste (2004).

[3] Swimming Pool (2002).

[4] Le Refuge (2009).

[5] Gouttes d’eau sur pierre brûlantes (1999).

[6] Potiche (2010).

 

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