Maison indépendante

SORJ CHALANDON, SUR L’IRLANDE ET LES GUERRES UNIVERSELLES.

 

 

 | François Michel |

 

 

C’est en revenant d’Irlande, et ce n’est sans doute pas un hasard, que j’ai lu successivement Mon traître et Retour à Killybegs. Ou plutôt Retour à Killybegs et Mon traître, dans l’ordre inverse à celui souhaité par l’auteur, donc. Mais peu importe, finalement.

Plusieurs questions se posent à la lecture des deux romans de Sorj Chalandon, parus à quelques années d’intervalle, et tirés de l’expérience personnelle de l’auteur auprès des combattants de l’IRA pendant les années noires de ce que les Britanniques, au prix d’un de ces affreux euphémismes dont raffole l’histoire, ont appelé les « Troubles » en Irlande du Nord. Un de ces nombreux exemples de luttes qui alternèrent au fil des années entre le glorieux et le pathétique, entre l’horreur et le répit, sans que jamais la guerre n’ose vraiment dire son nom.

Parmi les nombreux points remarquables de ce récit mêlant les points de vue, je voudrais me pencher rapidement sur un point que l’auteur met remarquablement en exergue : la question fondamentale de pourquoi l’on peut, au hasard de ses goûts, de ses lectures ou de ses expériences, se sentir proche d’une lutte menée par d’autres hommes dans un pays qui n’est pas le sien. Quelle est la part d’universel décelable dans une guerre pourtant terriblement ancrée dans une identité et un territoire ? L’IRA et la Palestine, le Tibet et les Indiens d’Amérique, tous à des niveaux différents, sont des bouts de combat universel contre l’oubli, contre la lassitude mère du compromis, contre les concessions et le renoncement. Parce qu’ils incarnent une forme de rébellion et de résistance face à une force d’occupation hostile et supérieure en nombre, ces hommes et femmes de l’ombre sont autant de symboles d’espoir pour tous les opprimés ou révolutionnaires en puissance.

C’est donc ici l’exemple irlandais qui nous permet de revenir sur ces questions. Le personnage d’Antoine, narrateur dansMon traître et simple spectateur dans Retour à Killybegs, est en fait Sorj Chalandon lui-même. A mi chemin entre souvenir à vif et fiction, il est à ce titre un formidable révélateur. Le Français, simple amoureux de l’Irlande qui devient compagnon de combat de l’IRA, jeune homme en mal de cause à défendre, voit sa fougue, sa colère et ses espoirs se fondre et s’alimenter au contact des revendications et des luttes d’autres hommes, d’autres cultures, d’un pays étranger. Il abandonne le ciel parisien pour celui de Belfast, jusqu’à en faire sa nouvelle patrie. Son angoisse face à sa propre incapacité à agir trouve une raison d’être dans des combats qui, à bien y réfléchir, ne sont pas les siens. Et c’est là que tout se joue.

« Qu’est ce qu’elle m’a donné, l’Irlande ? », se demande Tyrone Meehan, le traître, le héros devenu renégat, le porte-drapeau devenu taupe de l’ennemi. Rien, l’Irlande n’a rien donné à Meehan sinon une vie de souffrance et de déceptions, faite d’emprisonnements, de deuils et de rêves brisés. A l’inverse, Antoine pourrait dire qu’à lui, l’Irlande a tout donné. Un nouveau pays, un combat, une armée, un rêve. L’idéal. L’étranger pris dans la guerre civile peut s’identifier aux idéaux sans craindre pour sa vie, il peut projeter sur ce pays et sur ce peuple toute l’étendue de son imaginaire et de ses fantasmes. A loisir, il peut s’époumoner en entonnant The Foggy Dew et imaginer qu’il est lui aussi fils de cette terre laminée par la famine et la guerre. Mais jamais il ne connaîtra la peur qui tenaille le ventre du combattant de l’IRA qui porte une arme dans sa poche au moment de passer devant les soldats britanniques, ou la douleur de la mère dont le fils crève de faim dans des geôles souillées de larmes et de merde. Il ne craindra jamais de devenir un paria dans son propre village, jamais on ne lui refusera la Guiness qu’on a servi à son père dans le même pub, cinquante ans auparavant. Aussi fort et sincère soit son engagement, il ne mettra jamais en jeu son intégrité d’individu. C’est d’ailleurs pour cela que les Irlandais l’aiment, le Français, il est le regard extérieur sur la lutte, celui qui y décèle encore une beauté féroce, celle des insurgés de 1916, des révoltes des combattants des champs de tourbe ; alors que ceux de l’IRA, les vrais, ne voient plus guère dans leur engagement qu’une routine de la souffrance, un combat à mort que l’on ne peut plus gagner mais que l’on refuse de perdre. C’est précisément ce que remarque Meehan lorsqu’il voit Antoine pour la première fois, dans le métro parisien : le Français porte sur sa chemise un badge à la gloire de l’IRA, alors que dans les pubs de Belfast, les volontaires sont justement ceux que l’on soupçonne le moins, ceux qui jouent la discrétion derrière leur verre, et préfèrent se fondre dans la masse que de revendiquer ostensiblement leur engagement. Le père de Meehan, apprend-on dans Retour à Killybegs, voulait, une fois sa guerre contre l’occupant britannique terminée, s’engager dans les Brigades internationales qui partirent lutter contre les fascistes dans l’Espagne de 1936. Sans doute l’Irlandais voulait-il lui-même trouver une guerre qui n’était pas la sienne, pour retrouver le goût de l’espoir et de la liberté, une lutte pour un idéal et non plus une lutte pour sa terre. La guerre pour les autres se pare toujours d’une aura de pureté que le combattant du quotidien finit toujours par égarer, épuisé par une vie de privations et de tristesse. Incapable de partir en Espagne, le père Meehan finira seul, sur sa terre d’Irlande, les membres gelés sur le sol de son village natal, le cœur fané et le cerveau brumeux d’alcool.

C’est pour comprendre cela que Chalandon avait besoin de la littérature, pour se projeter dans le cerveau torturé de Meehan, le fils, blessé dans sa chair et son âme par la présence du père. Pour comprendre sa fatigue, ses erreurs, ses doutes et le pourquoi. Sans nécessairement parler de pardon. Alors que Mon traître est le témoignage cathartique d’un homme déçu par celui qu’il prenait pour un héros intouchable, Retour à Killybegs est la tribune justificative qu’offre Antoine à Meehan, celle qui ouvre le cœur du traître pour nous en laisser contempler les blessures. Comme si, enfin, Judas avait droit de cité dans les Evangiles.

 

 

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