Maison indépendante

(TRÈS) LOIN DU CAFÉ DE FLORE… CITATIONS IMAGINAIRES ENTRE MURAT ET THIÉFAINE.

 

 

 | François Michel |

 

 

Quelque part, dans les ravines, les crevasses et les ruelles sombres.

 

 

THIÉFAINE. Le bail ça fait que je voulais te rencontrer. Bouffer une cancoillotte et fumer quelques pailles avec toi. J’aime ce que tu fais. Comment tu le fais.

MURAT. Moi aussi j’aime ce que je fais, mais je te retourne le compliment va, bien que ton accent n’ait rien à voir avec le mien, et bien que je porte le nom d’un maréchal de France. Je me vois sur les champs de bataille du cœur de la vieille Europe, avec sur le dos que des guenilles, et quelque part sur la steppe le vent glorieux de l’Histoire ! Je suis un grognard plus qu’un maréchal, et  nous sommes sans doute pareils, tous les deux, toi et moi, de la race des poètes, égarés dans un temps où les idiots et les pleutres ont pris le dessus, où plus personne n’a le courage d’une bonne charge sabre au clair, qu’elle dure dix minutes et qu’elle soit bien sanglante. Nous sommes nus dans la crevasse, et tout ça porterait à rire s’il n’y avait le plaisir, mousse noire de nos malheurs.

THIÉFAINE. J’ai bien failli lui dire merde à ce monde, fatigué que j’étais de ne lui donner que mes flétrissures. C’était un jour d’été où le matin tardait trop, cette heure terrible où le soleil hésite, cette heure où la nuit se délecte de sa propre présence. Moi j’avais fumé trop de cigarettes, et j’hésitais entre le revolver et les médocs, en finir, laisser là, je me disais surtout qu’à trop rêver d’avoir été, j’allais finir par tomber. Les filles et les ruelles de mon enfance ne me donnaient plus suffisamment de réconfort. Finalement je ne sais pas, je suppose que tout m’a semblé trop facile dans le suicide, j’aime le complexe, le complexe qui se traduit par un nom de chanson incompréhensible, des chansons qui parlent d’ascenseurs, de banlieues et de reines phalloïdes. Surtout, les femmes, la drogue, les filles de tous les coupeurs de joints…

MURAT. Les femmes. Le monde ne nous permet plus de les traiter de salopes. Un jour, à une, j’ai dit « Ton amour est comme un tyran, sent-il venir sa fin de règne ? », crois-tu qu’elle serait même restée ? Salopes, que je disais. Toujours creuser plus loin pour jouir du contentement de la Lady, quand on y parvient, c’est quelque chose de sublime, comme le voyageur perdu qui s’approche d’un Oued. Ce ne sont pas tant les femmes que l’idée qu’elles procurent, l’art qu’elles sécrètent à travers nous, nos yeux et nos couilles.

Encore faut-il travailler ! Travailler ! L’art c’est la sueur, le répétitif, le difficile, n’en déplaise aux messieurs de la ville, persuadés qu’il suffit de boire pour être inspiré. Ils ne connaissent rien aux sentiments lourds, si lourds qu’ils t’enterrent et te tiennent le corps trempé. Il faut se lever et écrire, se sortir les doigts, ne rien attendre des dieux ni du politique. Je me lève, tous les matins, tous les matins j’écris, pace que c’est comme ça que je suis fort, que c’est comme ça que je suis beau. J’apprends de la vie dans ma musique, mes mots sont ma progression. Je suis meilleur aujourd’hui qu’hier, quoi de plus normal si on y réfléchit ? Je fais sur la tête de la modestie un glaviot constellé d’acide. Lorsque je parviens à trouver l’harmonie quotidienne des mots, alors oui, le cours ordinaire des choses me va comme un incendie ! J’aime à y rester pour y voir passer les voleurs de serpolet, y sentir la rhubarbe, la déraison, mais je dois me défendre contre la ville, contre ses illusions, car tous descendront des hautes montagnes quand l’amour sera oublié. Alors, il n’y aura plus même de chansons !

THIÉFAINE. Pour se trouver, partir plus loin ? Dans les banlieues d’Izmir, de Cuzco ou Santa-Fé, avec des milliards de pantins. Tu te vois, avec moi, dans les vallées immémoriales des monts d’Auvergne et du Jura, dans les sentiers où nous bâtirons nos sanctuaires ? Si la ville te paraît comme la prison, ronges-en les barreaux avec les dents, ne la laisse pas te recouvrir de sa semence, la semence des dandys qui se tiennent roides dans des postures électriques et périlleuses, quoique même dans l’ignoble réside le délice. Rimbaud aussi l’avait trouvée amère, la beauté. Nous sommes les pilotes aux yeux de gélatine, notre poésie est une manufacture de recyclage des mélancolies hors d’usage. Garde un pied sur la montagne et l’autre dans l’absurde, c’est le terreau de nos solitudes.

MURAT. C’est que tout ce qui mène au tombeau ici bas devient beau. Pour ne pas l’oublier, quand l’éclat mauve délétère n’éclaire plus ma vie, je vais dormir dans la bruyère, j’y reste à l’affut d’un sentiment nouveau et d’un souffle sur ma peau, la joie d’être éveillé par le premier baiser d’une bouche adorée. Tu peux venir y boire quelques verres de képhir, nous parlerons de Gilles de Raie, de François Villon et de Jean Genet, et de ces réflexions nous pourrions déchiqueter les faux-semblants. Veux-tu étreindre ta nostalgie pour un instant de calme?

THIÉFAINE. Un instant de calme, de plaisir délicieux. Je viens. Je veux plus, et je suis fatigué des trains où les dingues et les paumés se traînent comme des rats, leurs regards semblent venir de l’aire glacière. Je me demande pourquoi ne demeurent pas les automnes quand sonnent l’heure de nos folies, mais la folie m’a toujours sauvé. Et depuis quelque temps, plus aucun cheveu blanc n’a poussé sur mes rêves.