Maison indépendante

« TABOU » DE MIGUEL GOMES – WHATEVER HAPPENED TO MY ROCK’N’ROLL.

 

 

Fran Martinez |

 

 

« All night long… in my arms… Oh Oh yeah »

– I wish you would – The Yardbirds –

 

Qui chiale encore sur Be my baby de nos jours ? Moi, je dois bien l’avouer. Ça vous pose un problème ? Vous savez où me trouver si vous voulez en découdre… salopards sans âme.

Dans Tabou, son troisième long-métrage, Miguel Gomes fait pleurer Pilar, puis Aurora, sur les Surfs ; il fera même couler quelques larmes à Ventura sur une reprise de Baby I love you, interprétée par les Ramones. Bref, pour le réalisateur portugais, la musique pop des années 60 – et tout l’imaginaire qu’elle véhicule – fonctionne comme une record machineinfernale, où la nostalgie et la mélancolie se mêlent à la douleur infâme de perdre l’être aimé… ou de ne l’avoir jamais rencontré. On pourrait aussi s’en foutre, de la musique pop des années 60, notamment parce qu’elle est complètement tarte, mais on passerait à côté d’un élément incontournable du récit, une véritable passerelle faisant le lien entre les deux parties du film, mettant plus que jamais le personnage de Pilar au cœur des questionnements des spectateurs, à condition de ne pas prendre pour argent comptant les élucubrations du narrateur, ce vieux fou.

 

PARADIS PERDU & PARADIS

 

Le film se découpe bien en deux parties objectives, intituléesParadis perdu et Paradis. Dans la première partie, alors que la moitié de la salle s’emmerde déjà (tant pis pour elle), Gomes met en scène Pilar (Teresa Madruga). Emprunte d’une charité chrétienne certaine et toujours prompte à rendre service, tout en ménageant la susceptibilité de chacun, au risque même de passer pour une conne, Pilar chiale quand personne ne la voit, au cinéma, ou en écoutant les Surfs chanter Tú serás mi baby,la très approximative version espagnole du Be my baby desRonettes. Plus que jamais seule la cinquantaine passée, l’entourage immédiat de Pilar se résume à une jeune étudiante polonaise qui ment sur son identité pour pouvoir passer plus de temps avec son mec, plutôt qu’avec elle ; à un vieux peintre à deux balles envahissant, mais sympathique, et très amoureux, qui ne goûtera jamais à une telle réciprocité ; ainsi qu’à Santa (Isabel Cardoso), domestique Cap-Verdienne de Aurora (Laura Soveral), une vieille peau qui claque sa thune dans les casinos les plus sordides de Lisbonne, en racontant des histoires improbables sur des crocodiles, des singes et l’Afrique. En l’absence de la fille de cette dernière, partie depuis des années faire sa vie au Canada, c’est Santa, et surtout Pilar, en qui elle voit une confidente à qui elle peut faire part de ses délires paranoïaques, qui s’occupent d’elle. C’est dans des circonstances dramatiques que Pilar est amenée à rencontrer le vieux Alter Ventura (Henrique Espirito Santo), qui lui racontera comment, dans sa jeunesse, il a fait la connaissance d’Aurora.

Dans la deuxième partie du film, alors que la salle se réveille doucement, Gomes pète un plomb et nous emmène au Mozambique, dans une sorte de trip colonial muet, à l’époque où Aurora (Ana Moreira, à présent), jeune bourgeoise et fille de propriétaire terrien, épouse un branquignole de la Haute, tout en caressant des bébés crocodiles. Le narrateur est, ne l’oublions pas, le vieux Ventura, et le voyage est mirifique. Tous les fantasmes exotiques et aventuriers sur l’Afrique coloniale y sont exaltés, avec d’autant plus de force que le noir et blanc et le muet viennent ici attester d’un témoignage fantasmé du passé et de l’histoire personnelle de deux amants en fuite. On imagine Pilar comprendre, enfin, d’où viennent ces histoires à coucher dehors. Quelle émotion de voir que Aurora, la vieille erratique et radasse solitaire, a eu une vie, a trompé l’autre abruti et a aimé, tellement passionnément, que Gomes s’est senti obligé de nous offrir cette scène, ô combien légendaire, de Ventura (Carloto Cotta) la besognant tel un héros mythique derrière la moustiquaire de son lit à baldaquin. Cette image du corps d’Aurora, humide et ruisselant, hante encore mes nuits, les enfants.

 

HEY HEY, MY MY

 

Ventura est donc un aventurier. Un type avec une moustache, beau comme un Dieu, qui fume des Gitanes à longueur de temps. Et puis pour la déconne, il fait le batteur dans un groupe de rock garage dont le leader, Mario (Manuel Mesquita), nous évoque un peu Buddy Holly, un peu Elvis, un peu Jerry Lee Lewis. Le groupe enregistrera même un disque, et c’est encore sur un titre des Ronettes, produit par Phil Spector, qu’ils feront leur beurre : Baby I love you. Les kids auront eu vite fait de reconnaître la version de 1980 des Ramones. Ironie de l’histoire, c’est également Spector qui produit l’album End of the Century des newyorkais, sur lequel le morceau se trouve. Je dis ironie, mais c’est somme toute logique, au fond. D’autant plus logique que le film s’achève comme s’est achevée la vie de producteur mégalo de Phil-TheWallOfSound-Spector : avec un flingue et un coup qui part tout seul.

Quelle importance, vous allez me dire. Eh bien votre cynisme ne vous honore pas. Parce que, alors que l’on se laisse prendre au piège de la narration, qui fonctionne ici sur le modèle du conte, on passe à côté de l’essentiel : c’est un vieillard sorti d’un asile qui raconte tout ça, et il la raconte son histoire à une greluche de cinquante balais, célibataire et manifestement émotive. La voilà la passerelle dont nous parlions plus haut. Quand Aurora pleure seule devant son transistor en écoutant les Surfs, c’est en réalité Pilar qui pleure et qui fantasme une vie faite d’aventures, de rock’n’roll et d’étreintes magnifiques au pied du Mont Tabou. On ne reverra pas Pilar dans la seconde partie du film, mais on l’imagine satisfaite par cette histoire ; on l’imagine rassasiée et soulagée d’avoir pu donner un sens à l’existence de la vieille gâteuse qu’elle vient d’enterrer. Qu’importe la vérité finalement, aussi bien pour elle que pour le spectateur. On préférera toujours une romance africaine à l’apathie d’une vie minable dans un casino pourri d’une banlieue sordide de Lisbonne.

Comme dirait John Ford : « When you have to choose between the facts and the legend, print the legend ». 

 

 

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