Maison indépendante

MICHEL GONDRY ET LA GRAMMAIRE DU « JE ».

 

 

Sébastien Thibault |

 

 

C’est bien connu : Michel Gondry poétise plus qu’il ne philosophe. Et qu’y a-t-il de plus important que le philosophe, sinon le poète ? Son dernier opus intitulé The We and The I pourrait être une illustration de ce que Deleuze disait à propos de Hugo : le philosophe pense, le poète donne à penser[1].

C’est donc en cours de route, dans un huis clos ouvert sur le monde, que Gondry nous transporte dans les contours de l’identité personnelle. Qui suis-je lorsque je dis « je » ? C’est d’abord par l’observation du « nous sommes, donc je suis » que débute le sujet. Le « Je » s’étouffe dans le « Nous », le groupe, les bullies, le regard de l’autre – « si le regard pouvait tuer, si le regard pouvait féconder, alors la rue serait pleine de cadavres et de femmes grosses »[2]. De la même manière qu’il conjugue le « Je » à la deuxième personne du pluriel, Gondry bricole une mise en scène pétrie à la main, électrique, dont l’action n’épuise jamais tout entier le champ des possibles. Ces gamins du Bronx ont beau être assis dans un bus, leurs histoires fusent à toute vitesse à l’avant comme à l’arrière. Elles vont-et-viennent selon un mode de circulation circulaire où se mélangent rapports de force et camaraderie bâclée.

C’est ainsi que ce bus-movie à l’ambiance hip-hop entame progressivement sa mue. C’est en s’enfonçant dans la nuit bleue que lentement, Gondry dissipe les fumées artificielles entourant les personnalités de ses héros. L’espace se resserre. Les protagonistes descendent tour à tour, disparaissent , et avec eux, la carapace intérieure de ce bus à peau humaine… Trop humaine. Le rapport au collectif laisse place aux faiblesses de l’intime. Les pleurs et les confidences remplacent l’humiliation et les mauvaises vannes. Nous y voilà : le « We » se déconstruit pour mieux cerner le « I » en nourrissant par la fragilité tout le désenchantement de la jeunesse américaine, coincée entre amour-propre et sentiment d’abandon.

Alors certes, on peut reprocher à Gondry le jeu inégal de ses acteurs (qui n’en sont pas !), quelques séquences décousues ou encore un léger patinage en fin de parcours, mais le devoir d’un poète (même cinématographique) n’est-il pas de nous transmettre la valeur de son évasion ? Car le réalisme documentaire du film n’enlève rien à ses digressions oniriques par lesquelles la fiction reprend son devoir de vérité. C’est en cela que The We and The I  fait plus que nous balader au fil des boulevards et des bruits – une fois encore, il nous emporte.

 

 


[1] DELEUZE Gilles, Proust et les signes, Paris : éd. PUF, 1964, p.117.

[2] VALERY Paul, Tel quel, 1941.

 

 

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