Maison indépendante

50 NUANCES… D’ENNUI.

 

 

 | Tara Lennart |

 

 

Il y a des pièges, comme ça. Quand on écrit, on se persuade parfois qu’en lisant les best-sellers, ces vils romans à succès, on sera capable d’en écrire un, un jour. Et, en général on se fait avoir. Enfin, quand on a l’innocence de se pencher sur un Marc Lévy, un Amélie Nothomb ou un Mary Higgins Clark, on se fait avoir. Quand on est assez téméraire pour s’infliger les 560 pages de ce best-seller planétaire, c’est nous, lecteurs, qui finissons pieds et poings liés sur une croix de St André, et à la merci du pire dominateur vicieux : l’ennui.

Car voilà. On nous vend de l’érotisme, du sulfureux, du SM, même – fait plutôt nouveau dans la littérature populaire. Normalement, le SM par écrit est généralement réservé à des gothiques en cuir qui lisent Sade en essayant de faire des ronds de fumée, ou à une poignée de dominateurs/trices qui se sont aperçus que lire des livres où l’on donne des fessées, ça change les idées. Surtout si on passe ses soirées à en donner, des fessées. Mais laissons les gothiques tranquilles.50 Nuances de Grey va faire entrer son auteur, illustre inconnue au rayon littérature (tu m’étonnes), dans le classement « Forbes » des fortunes littéraires mondiales. Avouons-le : ça laisse rêveur. D’où l’intérêt, purement intellectuel donc, pour un roman qu’on nous annonçait comme gentiment SM. Et puis intérêt, social aussi, pour cet interdit qui fait fantasmer les femmes mûres… Après tout, pourquoi un tel succès ? Quelle recette ? Quels sont les ressorts qui jouent sur l’imaginaire collectif au point de se vendre à plus de 50 millions d’exemplaires dans le monde ?

Eh bien, la réponse, je ne l’ai pas. Pour être franc, ce livre est un putain de supplice. N’importe qui d’un peu normal préférerait se prendre des fessées avec une planche à pain – on y revient – par une russe aux faux seins gainés de latex rouge plutôt que de se taper la lecture de ce pavé insipide, mal écrit, mal construit, mal joué, insupportable. Car bon sang de bonsoir, vous croyez que ça existe des filles de 21 ans, vierges, qui : a) tombent sur un ténébreux milliardaire abonné au martinet, et b) ne rechignent pas tant que ça à en devenir leur toutou ? Bon, attention, il y a une intrigue, quand même. Car la soumise n’est pas si soumise que ça, et le dominant, pas si dominant que ça. Sans blague ! Et puis c’est celui qui dit qui y est dans le jeu du premier qui tombe amoureux… Mais on s’identifie où là-dedans ? 50 Shades n’est ni plus ni moins un roman Harlequin très très habilement marketé. La romance, telle qu’elle était vendue dans les années 80-90, ne fait plus vendre. Exit les plombiers, les pompiers, les mécanos plein de poils, d’after-shave et de muscles. Ces dames veulent du raffiné, du cultivé, du racé, même s’il a une grosse bite. Oui, car on a quand même droit à quelques détails en plans cadrés-serrés ; et on finit par être au courant que Christian Grey en a une énorme. Et c’est ça, exactement ce principe qui horripile.

On oscille en permanence entre une romance pour ménagère pas plus profonde qu’un téléfilm érotique sur RTL9, et une vulgarité héritée tout droit de la culture porno, mais sans ses avantages. Rappelons que dans le porno SM, ça baise, et ça SM. Ici, ça fait surtout tergiverser pendant des heures sur ce fameux contrat, accord écrit, nécessaire à toute véritable relation SM, entre dominant et soumis. Puis ça blablate sur la pluie et le beau temps. Et ça effleure, en version totalement aseptisée, un ou deux aspects du SM. OK fessée il y a, vague bondage de maternelle aussi, et puis quoi ? Des boules de geisha ? Pas SM ! Des glaçons sur les seins ? Commun ! Le jeu de la relation imposée/subie ne tient pas longtemps, et qui plus est, c’est écrit à la première personne : celle d’Anastasia Steele, la prude qui n’a pas baisé à 21 ans mais s’exclame «Bordel il renifle ma culotte». Franchement, ce genre de sorties, et il y en a un paquet, ça déclenche plus le fou rire nerveux que l’excitation. Vous vous voyez, vous, penser ce genre de choses en pleine action ? Enfin, si on vous attache quelque part et qu’on renifle votre culotte avant de vous enfiler, soyez un peu plus dignes que ça, un peu plus sexuels et pas si terre à terre et vulgaires ! Ce livre est faux, tout sonne faux. De la psychologie à l’intrigue, du marketing à la réalité, tout est FAUX. En ce sens, ça aussi c’est hérité du porno, mais à 50 millions de ventes. Alors soit le monde compte 50 millions de masos, de personnes qui ne baisent pas et qui se contentent de vraiment n’importe quoi, soit je ne comprends plus rien. Et je ne comprends plus rien. Une histoire d’amour en trois putain de tomes (les deux sont à venir) écrits avec une brouette, saupoudrée de porno soft fait mouiller des millions de femmes. OK. Bon. Des sociologues l’expliqueraient sans doute par le manque d’évasion proposé par une société étouffante, par le manque d’amour présidant aux relations hommes/femmes, par les chiffres aberrants de femmes qui n’ont pas connu d’orgasme et qui ne prennent pas de plaisir quand leur marie décide finalement de les honorer (quand il en a marre de sa maîtresse). Par le besoin de s’échapper dans la subversion, ce nouvel eldorado de l’imaginaire, aussi légère et insipide soit-elle aux yeux d’une génération qui a grandi avec le porno non crypté sur Canal+.

En tout cas, si des envies de lectures coquines vous prennent, amis lettrés, sortez un Sade, un Poppy Z Brite (en plus c’est cul entre des garçons), abonnez-vous àdivinebitches.com, regardez un Sagat, un Katsuni ou un hentaï. Parce que même des aliens qui prennent sauvagement des filles bizarres avec des chaussettes blanches, des couettes et des gros seins sur fond de musique synthétique 8 bit, c’est plus excitant que ça. Qu’on me force à lire le 2e tome si ce n’est pas vrai !

 

 

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