Maison indépendante

DÉCRÉPITE.

 

 

Greg Haska |

 

 

– Je ne sais pas si je vais pouvoir tenir plus longtemps.

– Oh si, tu tiendras, lui répondit-elle.

Elle lui parlait pour la dernière fois, dans ce qu’il prit longuement pour un adieu. Il ne la réentendit qu’une fois, lorsqu’elle vint lui rappeler ce qu’il finissait de murmurer en cet instant. Il allait l’oublier trop vite.

– Hey, ne te tire pas !

– Ça t’apprendra à m’avoir traité si mal durant toutes ces années…

Cet imbécile venait il y a peu d’être diplômé. Il prétendait depuis chercher un travail respectable, non pas qu’il y tenait mais car il le fallait. Il ne pouvait plus être hébergé chez sa régulière, ne serait-ce que parce qu’elle venait de le quitter et de le foutre dehors. Tout s’était passé en si peu de temps… Il n’avait dépassé la Moyenne-Nationale-de-Temps-Passé-en-Amphithéâtre que d’une dizaine d’années. La chose ne remontait qu’à trois ans de cela – une durée somme toute effroyablement courte – et pourtant, il se retrouvait au froid et sans livres. Il avait pour particularité de se nourrir presque exclusivement de mots et de tournures de phrases habilement réfléchies. C’est un régime drastique mais guère plus incongru que celui de n’avaler que de la soupe ; un type de repas qu’il ne pouvait plus envisager après que son goût littéraire fut aiguisé par de longues années de contemplation rectoralistique dont il était devenu un maître diplômé. Certes l’homme peut survivre en buvant régulièrement des paroles, mais les mots tiennent mieux au corps – c’est bien connu – et la faim commençait à le guetter.

Trois ans, comme le temps se traine…pensait-il. Affaibli par son appétit grandissant, tremblant de ses carences, il se releva du trottoir sur lequel il s’était assis pour converser. Désormais complètement seul, résolu à devoir contempler son nouvel environnement, il trouva le temps bien frais. Peut-être était-ce à imputer au fait que depuis des années, il ne se faufilait hors de chez elle que pour se fournir chez le livraire de quoi cuisiner des orgies rabelaisiennes de calembours ou d’autres mets plus raffinés tels que des litotes confites ou de fines et légères métaphores pour le dessert – de loin son plat favori.

La rue était calme, baignée par la seule lumière elliptique des lampadaires et rendue aphone par l’heure tardive. Les larmoyants trottoirs lui avaient mouillé le postérieur. N’ayant pas songé à s’allonger, il n’avait pu être mouillé qu’en un endroit, ce qu’il regretta profondément.

Si seulement j’avais mon matériel de cuisine avec moi…se lamenta-t-il. Certes, je suis loin d’être un chef – on rappellera qu’il n’était que simple maître – mais j’aurais au moins pu me faire un encas par la description de cette soirée sur quelques feuilles vierges. Il faut bien admettre que les feuilles quadrillées laissent un mauvais arrière goût.

A vrai dire, ELLE, ne lui manquait pas. Il était simplement déçu de ne pas avoir été concerté sur la question. Elle l’avait traité de lâche, mais la richesse de vocabulaire n’étant pas son fort, il n’en avait pas été offusqué. Ce n’était qu’un détail mais il aurait préféré rencontrer quelqu’un d’autre – possédant son propre appartement, cela va de soit – avant tout ça. Etait-il pour autant un infâme et égoïste manipulateur, comme elle avait semblé vouloir le dire ? Elle lui reprochait surtout de ne pas travailler et de vivre au crochet des autres…

Quels inconscients, pensait-il. Leur monde au fonctionnement prétendument normal n’est que capitalisation sur la perte de temps, un strict gâchis où l’épanouissement n’est qu’une vertu facultative quand il devrait guider l’existence entière… Je ne prêche pas, mais dans ma vie, je suis un saint, ça oui ! Pour autant, aussi saint qu’il se voyait, il n’était pas pour autant prude, non moins qu’asexué – ce que sont parait-il les saints, anges et autres elfes mais ne sont jamais les hommes de foi. Quand il parvenait à faire taire sa boulimie, il passait le plus clair de son temps au lit. Malheureusement, ça aussi c’est terminé. Elle n’était pas la plus praticable ou la plus malléable, mais elle était toujours partante, et ça, c’était bien. Etait-ce bon ? Probablement. Existe-t-il mieux ? Forcément. Mais après tout, n’est-ce pas une question de quantité et non pas de qualité ? Ou bien est-ce l’inverse ? Je ne sais plus. Nous ne savons jamais. Je dois commencer à être trop faible pour pouvoir réfléchir correctement…

Il se mit néanmoins à marcher, vibrant de tout son long mais ne sachant à quels maux il devait cette sensation. Il se félicitait au moins de s’être habillé aujourd’hui, ce qui n’était plus à son habitude. Il n’aurait pas préféré être expulsé nu et était dans un sens ravi de l’avoir été en conservant la classe qu’il estimait le définir. Pourquoi aujourd’hui d’ailleurs ?

Peut-être sa fureur s’était déclenchée quand elle l’avait surpris au lit avec plusieurs de ses ouvrages qu’il triturait de ses mains distraites et magnifiait de ses yeux rapides. Peut-être y vit-elle plus de désir que lorsqu’ils faisaient l’amour ? Il avait pourtant pris l’habitude de s’y remémorer ses passages favoris, mais la supercherie avait dû éclater au grand jour. Même le voile de l’amour déraisonnable ne peut toujours tout cacher. Au fond, tout cela n’était pas important. Il reconnaissait néanmoins ne pas avoir été le plus aimant des amants, mais que pouvaient-ils s’apporter dans le fond ? Que pouvait-elle lui amener, sinon un toit, de l’argent et une baise potable régulière ? Il lui fallait plus : au moins l’identique, mais avec une autre.

Coincé dans le tourbillon de ses pensées jusqu’à la nausée – ce qui avait pour seul avantage de lui faire occulter sa faim – il continuait d’avancer, en regardant à peine le panorama de maisons identiques défiler. La monotonie n’était rompue que par la démarche désynchronisée qu’il perpétrait sans s’en rendre compte. Au détour de petits sauts, de marches-arrières et de pas chassés – par d’autres – il rejouait le rythme carnavalesque d’une chanson brésilienne. Quand il s’en rendit compte, il se mit à réaliser qu’il n’avait jamais vraiment voyagé. Il n’était lui-même jamais parti à l’étranger. Il fallait malheureusement de l’argent pour voyager – ce qui l’avait amené à la conclusion que le tourisme était une soupape à la névrose du quotidien. Mais aux yeux du système, lui n’avait pas de quotidien. Puisqu’il ne travaillait pas, il n’existait pas.

A force d’errer dans des rues qu’il n’aurait pu reconnaitre – pour la simple et bonne raison qu’il ne les avait jamais fréquenté – l’épuisement le gagna. En l’occurrence, la fatigue est l’un des rares domaines où l’infusion littéraire ne peut rien. Si croquer certains ouvrages engendre bien quelques cauchemars, les meilleurs des plus mauvais – un genre phare – sont essentiellement passés maîtres dans l’art de faire pioncer au bout de trois lignes. Il paraitrait même qu’il a suffit d’un titre – épargné pour raisons évidentes – au champion. C’est d’ailleurs un scribouillard que l’on s’arrache dans les congrès d’insomniaques et qui n’a plus une minute à lui.

Ereinté, notre Il majeur avait fini par s’arrêter dans un quartier sensiblement différent. Les beaux appartements d’où il vivotait avaient laissé la place aux basses zones, dites populaires, de la ville. Par un simple raisonnement, il ne voyait tout simplement pas pourquoi il devrait un jour se contenter de moins quand tout individu mérite qu’il n’existe plus. Le jeune homme, dépourvu d’un quelconque snobisme conscient, voyait les rues aseptisées d’il y a plusieurs heures laisser la place à celles encombrées de redondances en tous genres. De poubelles en voitures – quand les gens aisés préfèrent se porter sur le dos à tour de rôle par soucis de prestige écologique – il expérimentait certaines odeurs que même les meilleures descriptions n’avaient su lui recréer. Il sursauta quand au détour d’un chemin, il vit la lueur chaude d’un homme qui semblait en train de se réchauffer. Plus que cela, il gesticulait et psalmodiait devant un feu. Semblant vociférer des propos à des chimères que seul l’alcool pouvait lui faire voir, il paraissait en plein rite.

Il était effrayé, mais comme en cet instant, son avenir ne lui avait jamais paru aussi similaire, il avança sans même y penser. Au mieux, il pourrait profiter du feu pour y dormir cette nuit, au pire, il allait finir par se battre – et perdre – avec un noctambule sans-abri.

En s’approchant, il se rendit compte que les formes sombres de l’allée qu’il avait prise pour un cataclysmique dépotoir servant à raviver les flammes, n’étaient en fait qu’une foule minimaliste d’homme de la nuit allongés. Effrayé tout d’abord à la perspective de se faire rosser par un groupe au lieu d’un individu, il fut rendu curieux par sa raison. Ni fou, ni alcoolique – ou alors tendrement – l’homme debout leur récitait des mantras, un flot de mots, aux dimensions quasi-musicales, incroyablement enthousiasmant. Il invoquait tour à tour les plus grands, de Boris à Allen, semblant transcender la réalité d’un simple auditoire de quelques pauvres types affalés pour donner l’impression de mener une armée à l’insurrection. Ils ne remarquèrent la proximité d’un intrus que lorsque le vieux sage finissait ces quelques mots du grand Charles :

– « … certains d’entre-nous n’en continuent pas moins d’aimer leurs bourreaux, au prétexte qu’il y aura toujours des bourreaux. cela peut paraître indiscutable puisqu’on n’a jamais connu la situation inverse. mais pourquoi s’accorderait-on avec le sens de l’histoire ? »

– Fabuleux, comme toujours…murmura l’une des formes indistinctes de l’auditoire.

– Oui, mais pour les types comme nous, l’histoire, ce n’est même pas à sens unique, c’est un sens interdit, un cul-de-sac comme celui où nous nous réfugions maintenant.

– Tu n’as pas complètement tort, c’est ce trou noir qui nous attire irrémédiablement. Tiens, un de plus, déclara le mantriste en désignant le nouvel arrivant d’un signe de tête. Approche mec.

– Euh bonsoir… Je suis désolé, je passais dans la rue, mais je ne voulais pas…

– Ne t’inquiètes pas, tu es le bienvenu. Tu aimes les mots ?

– Je suis affamé…

– A la bonne heure ! Tu as soif aussi ? On a tout ce qu’il faut pour tenir jusqu’au petit matin.

– Ouais. Qu’est-ce que vous avez ?

– De la poésie essentiellement…

– …mais on a aussi de la bière et du Whisky ajouta avec un sourire l’une des formes indistinctes en s’approchant des flammes. Par ce mouvement, d’indistinct, son visage se révéla pour montrer la plus sympathique des trognes de trentenaire édenté.

Le lendemain, rendu probablement nauséeux par tant d’expérimentations littéraires – ayant trouvées leur point culminant dans une série de Cut-up gouleyants – il ne s’en sentait pas moins heureux. Sa bonne humeur n’en fut que renforcée quand il reçut au cours de la journée un coup de téléphone de la part de sa régulière – une histoire dingue selon laquelle elle ne pouvait pas vivre sans lui, qu’elle l’aimait et regrettait ce qui s’était passé. Elle voulait qu’il trouve du travail. Il allait le faire pour pouvoir ensuite partir de chez elle et ne plus jamais la revoir. Elle lui avait demandé s’il l’aimait. Il lui avait répondu que oui.

Muette, n’ayant en réalité que feint le départ, son âme trouva que s’en était trop et se tira définitivement. Il allait l’oublier trop vite.

 

 

 

Crédit photo : stéphane Gaudry.