Maison indépendante

PEUR [ET DÉGOUT] SUR LA VILLE.

 

 

Greg Haska |

 

 

Ecrire sur Hunter S. Thompson est foutrement casse-gueule. Avant tout parce que c’est un personnage brillant, multiple et complexe de la littérature, du journalisme et tout simplement de la culture américaine auquel il est compliqué de rendre hommage (Bruce Robinson, je pense à toi) mais aussi parce que même mort depuis sept ans, il est encore légitime de craindre qu’il se relève ivre de colère pour punir tout affront qui lui serait fait (Bruce Robinson, je pense encore à toi ; il arrive), au point que de parler de lui au passé m’est impossible. Car Thompson a toujours eu une sensibilité à fleur de peau au point de finir par devenir un être irascible incapable de tolérer que l’attention ne soit pas tournée vers lui sur la fin de sa vie (imaginez ce que cela peut représenter d’avoir à tourner une seule scène du film adapté de Las Vegas Parano où le bonhomme doit faire un cameo ? Une simple après-midi de tournage, et pourtant, Terry Gilliam en fait encore des cauchemars).

HST, c’est un être impulsif, un être colérique capable de se faire renvoyer d’un journal pour avoir défoncé à coup de pied un distributeur qui ne lui avait pas rendu la monnaie de sa pièce. Lui l’a toujours rendu, même quand personne ne lui demandait, n’hésitant pas par exemple à invectiver le président Lindon Johnson lui-même pour sa politique suicidaire au Vietnam après lui avoir soumis une candidature pour devenir gouverneur (ce qui lui aurait laissé le temps d’écrire, comme il l’avait stipulé). C’est ainsi qu’il restera pour toujours un monstre sacré de l’irrévérence mais aussi un observateur incroyablement pertinent sur l’évolution des 60’s américaines ! Qui d’autre pourrait se vanter d’avoir une colère qui transforme tout en or ? Il faut le lire être autant capable de pondre un article enivrant sur l’état du bourbier hippies de San Francisco que de renvoyer un manteau acheté par correspondance avec une lettre l’accompagnant assassine et jubilatoire. Thompson, c’est avant tout un personnage paradoxal, aussi drôle qu’il est cinglant. Un tireur invétéré opposant au bourbier du Vietnam. Mais c’est aussi l’unique pourfendeur de la vérité au sein de son propre style, de son propre courant : le journalisme gonzo. Comment pourrait-il en être autrement pour un personnage à l’égo et au talent si prononcé ?

L’homme a en effet passé sa vie à développer un journalisme ouvertement subjectif et empreint de fiction pour dénoncer la réalité avec virulence et par des biais hallucinés et hallucinants à défaut de pouvoir pleinement vivre en tant que romancier. En cela, il est aussi un héritier de la Beat Generation, un auteur-journaliste-performer, un artiste sans concession qui voue un amour féroce à sa patrie autant qu’il en est dégouté par les dérives, jouant de l’écriture avec autant d’improvisation travaillée et juste que les pères spirituels jazzmen du courant. Il serait faux de sous-entendre qu’il n’a jamais commis de fausses notes pour autant, ainsi, sa carrière de romancier ne sera jamais vraiment tant sa seule véritable réussite dans le domaine : Fear and Loathing in Las Vegas reste avant tout une œuvre hybride, un trip féroce d’un genre différent, tout comme lui. A lire Thompson, on n’en sort pas indemne. Le lire, c’est effectuer la plongée viscérale que ne fait jamais complètement William Burroughs pour le citer. Pour l’un, la drogue est vue, analysée, décortiquée de façon médicale, à vous filler des frissons. Pour l’autre, pour Thompson, elle est là, partout, diluée dans les lignes vous donnant les jambes en cotons. Burroughs vous montre le trip, Thompson vous le fait ressentir pour vous conter que l’Amérique, la belle, la fantasmée, la rêvée s’est transformée sous les coups de buttoir des marteaux requins quand la vague acide est retombée. Le Beat est là, raisonnant dans vos trippes. Comme eux, Hunter S Thompson restera toujours d’actualité.

 

 

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