Maison indépendante

BOB DYLAN, POSITIVELY WRITER!

 

 

 | François Michel |

 

 

« The mirror had swung around and I could see the future – an old actor fumbling in garbage cans outside the theater of past triumphs. » Bob Dylan, Chronicles.

 

 

L’œuvre de Dylan est trop composite pour l’aborder d’un seul tenant. Ces Chronicles, sorte de Mémoires parues en 2004, ne me feront pas mentir. Dylan, par excellence, est et demeure un artiste à multiples facettes, à la carrière trop foisonnante et contradictoire pour n’être résumée qu’en quelques généralités, comme s’escriment à le faire, en vain, les critiques rock et les journalistes.

On ne sait vraiment trop qu’attendre en tournant les premières pages. Ce qui frappe d’emblée, c’est que bien des sentiments exprimés sont des thèmes déjà récurrents dans l’œuvre chantée de Dylan. Les souvenirs du Greenwich des sixties sont ainsi emprunts d’une nostalgie certaine, mais une nostalgie enjouée, on lit volontiers les descriptions de la Grosse pomme enfumée et enfiévrée avec dans les oreilles les accords ensoleillés de I Want You, heureux oui, mais avec une larme au coin de l’œil, presque nonchalante. Plus âgé, Dylan oublie progressivement l’enthousiasme dévorant de la vieille New York, et écrit avec une encre dont le goût rappelle les tonalités crépusculaires des chansons de Oh Mercy ou Time Out Of Mind… De même, les dylanologues retrouveront avec plaisir l’aversion du poète du Minnesota à l’idée d’être étiqueté « voix de sa génération », ou d’être considéré comme un porte-parole des causes défendues par les militants, de quelques bords qu’ils fussent – c’est notamment cela qui l’amena dans une impasse relationnelle avec Joan Baez après 1963. Dylan détaille ces réticences ici, rappelant qu’il flingua lui-même son image et sa carrière, ou en tout cas celles qu’un certain public voulait le voir suivre – de peur, sans doute, de ne plus être qu’un misérable pawn in the game : « All I’d ever done was sing songs that were dead straight and expressed powerful new realities. I had very little in common with and knew even less about a generation that I was supposed to be the voice of. »

A cette répugnance face au mégaphone que d’aucuns voulaient le voir saisir, s’ajoutait une relation particulièrement tendue avec les journalistes, à qui il donna une série d’interviews particulièrement amusantes. On ne manquera pas, ici, de citer celle de Dylan avec Mickey Jones, que l’on retrouve dans No Direction Home, le copieux documentaire de Scorsese :

« – I’d just about had it, though, I’d had it with the whole scene. And, uh, whether I knew it or didn’t know it, I was, uh, lookin’ to quit for a while.
– Well, what about the scene? What had you « had it with »? What about the scene were you sick of?

– Uh, well, ya know, people like you, people like, uh, ya know, just, ya know, like bein’ pressed and hammered and, uh, bein’ expected to answer questions. It’s enough to make anybody sick, really. »

Mais malgré les thèmes récurrents, encore une fois, Dylan parvient par moment à se trouver là où on ne l’attend pas. On trouvera certes des passages attendus sur son arrivée dans le grand bain des folkeux new-yorkais, mais il parvient à le raconter sans redite, avec une concision remarquable et un réel sens de la formule, autant de caractéristiques qui ne surprendront guère les familiers du chanteur : « America was changing. I had a feeling of destiny and I was riding the changes…if I wanted to compose folk songs I would need some kind of new template, some philosophical identity that wouldn’t burn out. (…) I’d come from a long ways off and had started a long ways down. But now destiny was about to manifest itself. I felt like it was looking right at me and nobody else. »

Là où on ne l’attend pas, car en plus de ces descriptions du Village et des créatures peuplant ses rues, des passages appuient davantage sur les points sombres de l’œuvre et de la vie de l’auteur. Pas sûr d’ailleurs que cela soit une réelle réussite… Une (trop ?) longue partie des Chronicles s’attarde en effet sur l’enregistrement de deux albums intéressants mais mineurs dans la carrière du Zim, New Morning et Oh Mercy, parus à des moments de doute dans sa carrière. Intéressant pour les fans, certainement, mais même eux attendaient plus vraisemblablement des souvenirs liés à l’écriture des chefs d’œuvre de Blonde on BlondeBlood on the Tracks ou Highway 61. D’un point de vue strictement littéraire, le Dylan poète surréaliste de Desolation Row ou Visions of Johanna est évidemment meilleur que celui qui a écrit Dignityou Man In The Long Black Coat, même si ces chansons possèdent leur propre beauté. Difficile de ne pas penser qu’il sait ce que l’on attend de lui et s’en amuse… Il n’en reste pas moins que ces passages sont moins excitants, et pas seulement parce qu’ils racontent des moments où la flamme créatrice de l’auteur était en berne. Plus généralement, les moments où Dylan s’arrête sur le processus de création de ses chansons sont assez poussifs, et pas franchement indispensables. Le lecteur sera peut-être heureux de savoir que Everything is Broken est née suite à la contemplation d’un transistor cassé sur la plage de Coney Island, mais peu importe au fond les détails. Dylan est meilleur en chroniqueur d’une époque traversée qu’en analyste de son œuvre, et on ne saurait l’en blâmer. On aura également plus intérêt à lire ci et là des indices des goûts de Dylan pour l’histoire, surtout celle de l’Amérique du XIXe siècle, celle qui ne guérit qu’à peine de la guerre de Sécession : « America was put on the cross, died and was resurrected. There was nothing synthetic about it. The godawful truth of that would be the all-encompassing template behind everything that I would write. »

Partout, le narrateur est humble et honnête, direct dans l’analyse de ses craintes, de ses succès et de ses échecs, dans une perception de lui-même très aigue. Dylan trempe souvent sa plume dans une encre ironique et acide à son encontre, comme quand il évoque le dégoût qu’il ressentait pour la scène et pour lui-même lors d’un de ses nombreux passages dans le creux de la vague, pendant une tournée avec Tom Petty dans les années 80 : « If I wasn’t careful I would end up ranting and raving in shouting matches with the wall. » Là où Dylan est le meilleur, c’est dans l’analyse de ce qu’il est devenu, de ce qu’il représente. Difficile là encore de déterminer le vrai du faux et le bluff de la lucidité, de savoir si Robert Zimmerman se complaît dans la contemplation de Bob Dylan ou si ce regard est permis par la distanciation née au fil des années. « Je marchais depuis trop longtemps à l’instinct et à l’intuition et – problème – ces deux gentes dames s’étaient muées en vautours et me suçaient la moelle. Même la spontanéité était devenue une canne blanche. Mon foin n’était pas lié en bottes et je commençais à craindre le vent. »Cependant, entre le diable et l’ange, la différence est parfois criante. A des passages d’une lucidité et d’une précision extrêmes, où Dylan explore les fonds de ses souvenirs et de ses aigreurs avec distance, succèdent des idées parfois assez attendues, où il semble surjouer le rôle de l’artiste usé par la vie et les hommes. Le Dylan des Chronicles est au fond à l’image du Dylan que l’on connaissait jusque là. Capable de fulgurances poétiques inouïes comme de formules extrêmement convenues, sans que l’on sache vraiment si le second Dylan est le jumeau diabolique du premier, ou si le poète fait exprès de rester dissimulé dans les frusques grotesques du troubadour. A moins que tout ça ne soit qu’un jeu… Un jeu de dupes où le poète, le romancier, le chansonnier, toutes les figures de l’artiste se plaisent à nous entrainer en se moquant de notre air confus.

Ces Chronicles ne sont pas un recueil de souvenirs ou un journal de rencontres, même si des petites anecdotes drolatiques colorent l’ensemble, comme ce récit d’un dîner avec Bono, sur lequel Dylan écrit : « Me fait penser aux héros des vieux films qui rossent les salauds à mains nues pour arracher une confession. S’il était arrivé en Amérique au début du XXe siècle, il aurait été flic. » Heureux de le savoir, mais l’évocation de Bono est en fait un prétexte, un de plus, pour une confession, peut-être la confession qui permet de percer à jour aussi bien l’artiste que l’homme : « Lorsqu’il a un doute sujet de quelqu’un, Bono fait comme moi, il invente. Nous sommes capables l’un et l’autre de nous appuyer sur des arguments tant réels qu’imaginaires, et nous n’entretenons aucune sorte de nostalgie. » C’est là l’art selon Dylan ! Qu’importe la vérité tant qu’il y a l’ivresse des mots ?

A osciller ainsi entre le brillant et le médiocre, à faire ainsi sans cesse le parallèle entre ce qu’écrit Dylan et ce qu’il chante, on ne manque pas de se rappeler qu’il est la synthèse de bien des fantasmes de l’histoire du rock’n’roll. Engagé, drogué, hautain, cynique, croyant, génial, détestable, pathétique, il est passé par tous les stades, a enfilé tous les costumes, et s’en est toujours sorti vivant. Il aurait sans doute pu devenir l’icône ultime s’il n’avait pas rouvert les yeux suite à son accident de moto en 1966, peu de temps après la sortie de Highway 61 et Blonde on Blonde. Mais il a continué, toujours un peu à contre-courant, mais avec des fortunes et des réussites diverses. Humain, désespérément humain.

« Ma route était semée d’embûches, je ne savais pas où elle mènerait, mais je l’ai suivie. Beaucoup se sont trompés et n’ont jamais compris. J’ai foncé tout droit. La porte était grande ouverte. Une chose est sûre, ce n’est pas Dieu qui commandait, mais ce n’est pas le diable non plus. »

Allons, Bob, « There ain’t no devil. Only God when he’s drunk… » (Tom Waits, Heartattack And Vine).