Maison indépendante

LA PLUME EST-ELLE TOUJOURS PLUS FORTE QUE LA BOMBE (MÉDIATIQUE) ?

 

 

Greg Haska |

 

 

La mort annoncée d’Oussama Ben Laden – ce dangereux barbu de triste mémoire collective – nous a laissé autant songeurs que perdus.

 Passons outre les questions d’agenda aussi troublantes qu’accommodantes sur l’hypothétique fin d’un personnage malade que l’on a envisagé « décédé » une bonne dizaine de fois au cours de la dernière décennie et sur les malheureuses contre-informations, contre-vérités rabâchées pieusement et en boucle par nos médias, plus communiquants qu’informants depuis trop longtemps, pour nous intéresser à la question qui nous hante « tous ». Quel est le nouvel ennemi désormais ?

[1]  Jean Baudrillard est un sociologue et philosophe français  né le 27 juillet 1929 et mort le 6 mars 2007. De son œuvre fondatrice majeure, La Société de consommation, sa pensée a évolué pour se concentrer sur la notion de « disparition de la réalité ».

Il semble en tout cas que beaucoup d’observateurs voudraient que nous nous la posions. Mais ce serait oublier qu’il s’agit encore une fois d’un contre-sens absolu que d’envisager l’épouvantail d’un terrorisme unifié et magnifié par un individu à sa tête. Dans un texte sublime de clairvoyance au lendemain du 11 septembre 2001, le philosophe et sociologue Jean Baudrillard[1] l’avait pourtant déjà évoqué : le terrorisme est une nébuleuse que nos sociétés occidentales contemporaines ont bien du mal à envisager puisqu’elles veulent l’entreprendre à partir de nos propres codes culturels. Au contraire d’essayer de les envisager selon nos propres filtres de lectures, il faudrait plutôt admettre qu’eux ont plutôt bien réussi à saisir les nôtres…

Car sans apologie aucune – rien ne me faisant plus peur qu’un individu materné de paranoïa possédant le moyen d’ôter la vie, qu’il soit en mission divine ou gouvernementale – il faut bien reconnaitre que les terrorismes se sont développés comme réponse ultime à notre système capitaliste où le grand spectacle est roi, en prenant en main le véritable pouvoir : non pas celui de l’argent même s’il va souvent de pair, mais le pouvoir symbolique ; le pouvoir de l’image ; le pouvoir de l’inconscient collectif. Quoi de plus frappant que l’image de deux tours symbolisant l’économie capitaliste qui s’effondrent après avoir été bercés de celles d’amoncellements de corps dans le Brouillard ? Ce sont les images, engendrant la remise en cause nos conviction sur le réel qui nous muent en ce que nous ne sommes pas aujourd’hui : des animaux apeurés.

Comme l’a d’ailleurs expliqué l’écrivain américain Don De Lillo dans son livre Mao IIles terroristes ont aujourd’hui remplacé les romanciers dans le rôle de ceux qui peuvent changer la société. Comme il l’exprime à travers son personnage de Bill Gray ; « il y a un curieux lien entre les romanciers et les terroristes. (…) Il y a des années, [il] pensai[t] qu’il était possible à un romancier de faire évoluer la société. Mais maintenant, les fabricants de bombes et d’armes ont pris possession de ce territoire. Ils font des raids sur les consciences humaines ; ce que les auteurs faisaient avant de tous devenir conventionnels ». (Dans son ouvrage, les mots de Gray étaient d’ailleurs, rétrospectivement, prophétiques puisque écrits avant l’effondrement – ou du moins la mise en branle – symbolique de tout un système à partir de celui des Twin Towers)

[2] Don De Lillo (né en 1936 à New York) est un écrivain américain dont l’œuvre, souvent complexe est parcourue par un certain nombre de thèmes récurrents tels que l’angoisse de la mort, la fascination pour l’image, le cinéma ou la montée du terrorisme.

Mais si De Lillo[2] trouve néanmoins des persistances au pouvoir médiatique de l’art, Jean Baudrillard, qui a notamment travaillé sur les symboles et le terrorisme, attribue quant à lui définitivement le pouvoir symbolique aux terroristes. Pour lui, le terroriste est l’artiste transgressif par excellence[3].

[3]  Jean Baudrillard, « L’esprit du terrorisme », Le Monde, 2 novembre 2011.

Si leurs thèses se rejoignent en divers point, les deux auteurs envisageant le terrorisme comme la réponse adaptées aux sociétés-spectacle occidentales ; les deux conceptions divergent en raisons de leurs racines culturelles et idéologiques puisque De Lillo a une perspective américaine, aux sympathies démocrates, tandis que Baudrillard a une approche postmarxiste, dans une position d’insurgé d’avant-garde.

[4]  Elisabeth Lequeret, « Jean Baudrillard ou «la disparition de la vérité» », Rfi, 07 mars 2007.

Allant plus loin sur le rôle des médias, au travers du concept de virtualité, ce dernier évoque le fait que la société contemporaine aurait remplacé l’original par le simulacre. Tout n’y serait plus que la reproduction d’autres reproductions, laissant à planer le doute sur la notion de réalité en elle-même (une théorie développée durant la deuxième Guerre du Golfe, où selon lui, les images télévisées avaient fini par prendre le pas sur la guerre véritable[4]).

En reflet à cette théorie, on peut prendre pour exemple la réflexion de Terry Gilliam – réalisateur expatrié d’Amérique oscillant perpétuellement entre les marges – sur le cinéma Hollywoodien et son influence sur la société américaine : « Hollywood est cette usine à rêves, pleine de gens qui sont totalement en dehors de la réalité du pays. Pourtant, ils distillent le rêve de ce que les américains penseraient être de l’Amérique ; et les gens vivent en cherchant à imiter ce qu’ils voient à l’écran, c’est étrange…  ».

Au final, au travers de leurs pensées, ce que ces auteurs nous forcent à voir, c’est bel et bien que dans nos sociétés modernes, la notion de réalité est devenue floue…et que le conformisme ne peut avoir de réalité que parce qu’il est admis comme « allant de soi ». Si tout n’est plus que construction, le réel en devient-il pour autant factice ? A force de se borner au « gimmick », les auteurs, les médias finiront de scléroser nos sociétés. Qui osera prendre le risque de vouloir changer le monde ou au moins de le montrer tel qu’il est ? Et qui voudra encore l’écouter ?

 

 

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