Maison indépendante

LESTER BANGS, ALMOST WRITER.

 

 

Fran Martinez 

 

 

« Met god when I first got there. I asked him why. You know, 33 and all. All he said was « M.T.V. ». He didn’t want me to experience it, whatever the fuck it is. » Lester Bangs, posthume.

 

 

J’ai longtemps imaginé la tête de Lester Bangs heurter lamentablement le carrelage crasseux de sa cuisine miteuse. Le King, lui, est mort sur ses chiottes, assis dans sa merde, de la gerbe et des viscères plein la gorge. Et après ? Comment ces types – nos héros – sont-ils censés y passer ? Moins bêtement que le commun des mortels ? Ce brave Lester avait cette façon de magnifier ses idoles et de les réduire à rien, ou à leur condition humaine la plus primitive : Elvis était Elvis mais, dans un papier publié dans le Village Voice peu après sa mort, il devenait une armoire à pharmacie ambulante ; un gros lard “incapable de tenir debout sur la grande scène de Vegas“. Et Lou Reed ! “Quoi, Lou Reed ?“ Un artiste total et un génie,  mais un sale con de “hipster new-yorkais dominateur et snob“. Quant au cadavre maudit de John Lennon, il n’était rien d’autre que le tombeau métaphysique d’une jeunesse grabataire à trente ans et devenue au moins aussi conservatrice que l’ancien Beatle ne l’était dans les derniers mois de son existence.

 

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Bangs n’aura écrit que des critiques de rock – et quelques bribes d’un roman auquel il n’aura jamais mis un terme -, mais les feuillets interminables qu’il publiait dans Rolling Stone, Creem, et j’en passe, étaient des manifestes à l’usage des kids des années 60 et 70. Il était un Oscar Wilde sans le dandysme, accro au Romilar, pris dans la vague furibarde et inarrêtable de la pop culture naissante ; celle-là même qui écrasera tout sur son passage avec l’avènement de M.T.V, précisément au moment où Lester quittera ce monde, en 1982.  Il était certainement le meilleur écrivain de sa génération, sûrement parce qu’il est celui qui aura le mieux su saisir l’époque et le destin funeste de ses héros. Il n’y a qu’à relire cette profession de foi parue en novembre 1970 dans Creem : Of Pop and Pies and Fun. A program for Mass Liberation in the Form of a Stooges Review, or, Who’s the Fool? – Bangs y parle de musique, un peu, et de la déchéance à venir du star-system beaucoup. Who’s the Fool? Bonne question ! Alors que Jagger est assimilé à une diva, les poches pleines des biftons tirés aux kids du monde entier, Iggy – puisque c’est de lui qu’il s’agit, le stooge, l’idiot utile – fait figure de comète insatiable, de torche humaine incandescente, de catharsis ultime pour tous les gamins perdus, de Détroit ou d’ailleurs, ne sachant plus quoi se foutre dans le pif pour oublier un quotidien si merdique qu’il provoquerait chez vous des envies de fugue, ou de meurtre.

Le nom d’Holden Caulfield revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans les pages noircies de Bangs, ce n’est pas un hasard : comme tous les chroniqueurs maladroits et romantiques qui parlent de leur temps avec une clairvoyance effroyable et chirurgicale, Bangs se battait contre ses propres réminiscences et sa fascination juvénile pour le Swinging London, période qui a précédé la bouffonnerie hippie et flower power de l’ère nixonienne, le punk stoogien et le punk tout court. Les Yardbirds était son Rosebud, et comme Welles avec le personnage de Charles Foster Kane, il ne cessera d’évoquer cette douleur, en filigrane, au milieu d’une formidable entreprise critique faite de digressions, comme pour mieux nous convaincre que l’enjeu est ailleurs. Dans un célèbre papier publié dans Creem en juin 1971 – Psychotic Reactions and Carburetor Dung: A Tale of These Times -, il se rappelle à leur souvenir dans un soupir qui en dit long : « Ah, The Yardbirds (…) those were the days ». Et au bout de vingt pages d’un voyage démentiel au cœur de ses années 60, où se côtoient Beefheart, Coltrane, Kennedy, Iggy, les Hells Angels et Count Five, oublie de nous reparler de la bande de Jeff Beck. Après tout, les Yardbirds n’étaient que des trous du cul, si l’on en croit Simon Napier-Bell, leur manager historique ( lire You Don’t Have to Say You Love Me, chez Ebury Press aux dernières nouvelles, pour plus d’informations sur le sujet), mais la frustration est bien là, et quand il continue de tergiverser pour presque finir par nous dire que c’est Count Five qui aura le plus compté, il s’interrompt lui-même et braille quelque chose comme « YEAH, FINE, BUT WHEN THE THE FUCK ARE YOU GONNA TELL US ABOUT THE YARDBIRDS?! »

 

Tout ça nous ramène au bordel sans nom de années 60 et 70, mais aussi, et surtout, au trop-plein de références et d’affects de Bangs. Ecrire sur le rock, c’est bien, mais il ne se contentait pas de défroquer le Metal Machine Music de Lou Reed, il l’inscrivait dans l’époque ; il lui donnait du sens. Et si certains nous rabâchent que le rock est mort, notamment certains journalistes pessimistes, il n’y a qu’à leur dire que la faute leur incombe, qu’ils ont échoué par apathie, renoncement ou simple posture, à donner du sens à ce qui se fait aujourd’hui.

La vérité, c’est que Bangs n’en avait rien à foutre du business, des labels, de l’actualité ; il n’était pas non plus un mélomane, juste un type qui foutait l’expression rock’n’roll la plus primaire au-dessus de tout.

 

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Lester est mort jeune, de ses excès, comme il l’avait prédit, à l’orée des années 80 auxquelles il n’aurait pas survécu dit-on ici et là : les yuppies, les synthés, MTV, tout ça… Il a attendu son heure comme on attend le bus, sans subir le poids infâme d’une destinée dont la portée lui aurait immanquablement échappé. En 1977, cinq avant la dose de trop, il écrivait dans le New York Rocker un article sous forme d’hommage à son ami Peter Laughner, critique rock lui aussi et musicien crépusculaire, fondateur injustement oublié de Père Ubu, mort à l’âge de 24 ans d’une pancréatite aigue. Il y est question de la déchéance physique et psychologique de la première victime de la New Wave (Peter Laughner) et de la vaine résolution prise par Bangs d’arrêter la dope et de se consacrer à la vie. Et pendant que Laughner chantait : « Ain’t it fun when you know that you’re gonna die young », Bangs écrivait : « Peter Laughner is dead. Perhaps the name means nothing to you. If it doesn’t I would hope that you would read this anyway, because one of the reasons I am writing it is that there is more than a little of what killed Peter in me, as there may well be in you. »

Lester Bangs parlera d’une amitié toxique et destructrice, et pour ceux qui voudraient se frotter à cette toxicité – et qui ne seraient pas effrayés par les voix d’outre-tombe -, je ne saurais trop vous recommander l’écoute de Take the guitar player for a ride, la seule anthologie sonore de l’oeuvre de Peter Laughner connue à ce jour.

Life stinks.