Maison indépendante

FUIR, LÀ-BAS, FUIR ! CENDRARS, L’URGENCE ET LES MATELOTS.

 

 

 | François Michel |

 

 

En ce temps-là, j’étais en Mon adolescence

J’avais à peine seize ans et je ne me souviens déjà plus de mon enfance

J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance.

 

C’est sur ces mots que s’ouvre La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France, l’extraordinaire poème en prose composé par Blaise Cendrars en 1913. La poésie de Cendrars ne se lit jamais aussi bien qu’en mouvement, dans un compartiment de train, le nez négligemment collé à la vitre. Cendrars est le poète du voyage, le vrai voyage, celui qui sent le poisson des ports de la Baltique, l’iode de la Méditerranée, le vagin des femmes, la sueur des hommes, l’incertitude et la fatigue, pour quelques moments d’extase. « Je suis en route, j’ai toujours été en route » écrit Cendrars, « J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance[1]. »

[1] La prose du Transsibérien, 1913.

Car Cendrars est un voyageur physique, primitif et puissant, qui a travaillé avec les marins et les miséreux aux quatre coins du globe, pour en retenir des images, des sons, des odeurs et des douleurs.

Mille images de contrées familières, inconnues et toujours désirables. Désirables, car le voyage, charnel, sensuel, est chez lui synonyme de désir. L’urgence, le départ, l’incertitude, l’amour, tous les sentiments extrêmes se mêlent, et les villes désirées ou conquises sont autant de femmes aimées ou perdues :

 

Toutes les femmes que j’ai rencontrées se dressent aux horizons

Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie.

Bella, Agnès, Catherine et la mère de mon fils en Italie, Et celle, la mère de mon amour en Amérique,

Il y a des cris de sirène qui me déchirent l’âme[2]

 [2] Ibidem.

 

Dans La prose du Transsibérien, le voyage prend d’ailleurs la forme d’une femme, celle qui répète sans cesse « Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? », leitmotiv rappelant le départ, l’urgence et la jouissance du mouvement. L’arrachement et la perte de repères aussi, parfois. Plus loin, on apprendra d’ailleurs, toujours sur les traces du mythique train de Sibérie et de la pucelle, que « L’amour pâme les couples dans l’herbe haute et la chaude syphilis rôde sous les bananiers. » Mais l’appétit est intact. L’appétit du lointain, l’appétit au sens propre, croquer dans les villes comme dans les femmes et les friandises, puisque les villes elles-mêmes sont des bouchées divines : « Le Kremlin était un immense gâteau tartare croustillé d’or, avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches et l’or mielleux des clochers. »

Et le spleen, qui est aujourd’hui à Baudelaire ce que la littérature est à Marc Lévy, et à qui personne ne semble avoir le courage de dire merde, n’existe pas chez Cendrars. Il est perpétuellement dépassé avec l’énergie du colosse avaleur de kilomètres, qui sans cesse reconstruit ses désirs comme le chercheur d’or Johann August Suter reconstruit son empire, ruiné par la découverte des mines d’or sur ses terres, dans une Californie magnifiée par l’auteur dans L’or :

 

Capitaine, un pan de l’histoire s’est abattu sur tes épaules, mais tu es toujours debout sur les ruines de ta puissance. Relève la tête (…), courage, vieux pionnier, ce pays est ta véritable patrie. Recommence[3].

 [3] L’or, 1925.

 

Certes, on trouvera bien le long de la route des « trains qui ne se rencontrent jamais » et d’autres qui « se perdent en route ». A la fin de La prose…, l’auteur confesse même :

 

Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages.

Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France.

C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur[4]

 [4] La prose du Transsibérien, ibid.

 

Mais jamais le poète n’en sera découragé, car la tristesse, comme lui, n’est que de passage. Et comment résister à l’appel des cités d’Afrique, des campagnes désertes ? Toujours, il affirmera qu’il aime se « frotter dans les grandes villes aux autobus en marche. » Toujours prêt, il connaît « tous les trains et leurs correspondances, l’heure d’arrivée l’heure du départ, tous les paquebots tous les tarifs et toutes les taxes[5]. »

[5] Panama ou l’histoire de mes sept oncles, 1913-1914.

 

Puisqu’elle refuse le renoncement, la prose de Cendrars manque perdre parfois haleine, proche du point de rupture du souffle et de la ponctuation. Les phrases n’en finissent plus, en marche vers la destination qu’elles décrivent, filent comme les trains sur la ferraille et les bateaux sur l’écume :

 

Nous étions à bord de l’Italia, le premier transatlantique italien qui, partant de la tête de ligne Alexandrie, faisait escale au Pirée, à Salonique, Brindisi, Naples (où nous devions descendre à terre, notre père devant venir nous rejoindre par un prochain bateau), filait à Gênes, son port d’attache, touchait Marseille, Barcelone, Malaga, d’où il s’élançait vers New York à une allure record (11 jours pour la traversée !) et il était bien entendu, entre Domenico et moi, qu’à Naples, le matelot qui avait ma garde me cacherait quelque part  à bord pour débarquer avec moi à New York où nous habiterions, le géant et moi, incognito, dans le plus haut des gratte-ciel [6]

 [6] Bourlinguer, 1948.

 

Emmène moi au bout du monde, c’est là le titre de son dernier roman, en 1956, une histoire de putes, de légionnaires et de syphilis. De fait, Cendrars emmène au bout du monde, à Hambourg, Gênes et tous les ports de la terre, dans l’âme des aventuriers, dans les bas-fonds de Paris et les jungles d’Amérique du Sud. Alors il faut lire, relire Cendrars, assis, couché, l’œil à moitié clos, ou bien debout, à haute voix, devant les gares et les ports, le long des routes, partout, dès que l’on pose un pied là où l’on ne s’y attendait pas.

 

 

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