Maison indépendante

ET LE PLAISIR, BORDEL ?!

 

 

 | Valentine Boivin 

 

 

Dans une société qui se veut sans tabous et où le sexe est partout, quelle ne fut pas ma surprise de constater que ce vieux – mais toujours aussi efficace – Marquis de Sade pouvait encore choquer.

 En effet, lors de mon premier cours sur les Libertins au XVIII et XIX siècle dans les romans français, j’ai pu voir des mines défaites et des visages se décomposer à l’évocation des termes « jouissance », « triolisme » et « maison close ». Deux questions vinrent alors à mon esprit : le puritanisme louis-quatorzien serait-il à nouveau en vogue? Et si aujourd’hui, l’évocation du plaisir choquait davantage qu’une sexualité libertine ?

Athéiste virulent, aristocrate, et père du néologisme « sadisme », Sade s’est attaché toute sa vie à respecter la seule religion en laquelle il croyait : le plaisir. Sans foi ni loi, les Libertins doivent assouvir leurs désirs coûte que coûte. Or pour beaucoup, l’aristocratie se doit de suivre les règles, de répondre à des codes précis que l’entre-soi facilite, voire impose. Permettez-moi pourtant ce parallèle, si l’aristocrate et le libertin partagent la même philosophie et les mêmes valeurs – la liberté de vivre comme on l’entend –, alors comment être amoral dès lors que le libertin comme l’aristocrate définissent leurs propres règles ? Que craindre de Dieu et des bien-pensants? Rien. Pas même la captivité où sa vie scabreuse l’enfermât pendant treize années. Et c’est bien en cela que réside la liberté de création dont font preuve les Libertins. Dans son œuvre – comme dans sa vie – Sade ne craint ni les accusations, ni le qu’en-dira-t-on. Il écrit, il assouvit ses pulsions littéraires et couche sur le papier les pensées les plus inavouables, les mots les plus évocateurs, les actes les plus cruels et violents, les gravures les plus explicites de son temps. Lorsqu’il s’agit du libertinage, l’on pense de suite aux plaisirs de la chair. Toutefois avec Juliette, il s’agit également d’un plaisir de raison. Le libertinage sensuel et le libertinage philosophique se rencontrent sous sa plume pour ne faire qu’un ; l’homme ne pouvant s’épanouir et devenir libre qu’avec ces deux éléments.

Aujourd’hui, le mot pornographie se voit affublé des qualificatifs chic, glam. Raconter ses ébats est devenu cool. L’orgasme est devenu obligatoire, tout comme payer ses impôts. Porno star, plan-cul, sex-addict, baise, partouze… autant de mots, d’expressions et de faits qui renvoient à une sexualité bradée, mais jamais au plaisir. Et étrangement, sans jamais choquer. En cela, Sade était bien plus sensuel. Les illustrations de Justine – qui défrayèrent la chronique à juste titre – sont pornographiques, mais ses écrits sont voluptueux. Ce n’est pas le sexe pour le sexe, le trash pour le trash, mais l’art de la séduction et du mensonge, la manipulation des âmes, l’esclavage du désir, la tyrannie du plaisir qui sont ici abordés. Un comportement rationalisé pour un phénomène que l’on peinerait à expliquer, passant de l’état humain à l’état bestial, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Comme dans un jeu d’échec, comme à la Cour, les passions sont mises en scène, les courants philosophiques s’entremêlent et se répondent, les stratégies s’élaborent pour mener au plaisir. Echec et mat. Le libertin parvient à ses fins, glissant d’un libertin d’esprit à un libertin de mœurs.

La création littéraire est fragile et exigeante ; elle demande de la patience, de l’audace, du narcissisme, et du talent. Sous Sade, le puritanisme qui sévissait encourageait la création, alors motivée par un désir de transgression, de réflexion et d’affirmation. De nos jours, loin d’encourager la création, le faux-puritanisme n’est qu’un frein dans lequel l’expression est comprimée dans un carcan illusoire, et où la pornographie ne dérange plus personne. Cette course ridicule et vaine après la crudité, le sensationnalisme, la vulgarité, le bruit, la fureur médiatique, le scandale, le prix de Flore… toutes ces choses bon-marché. A l’image des Libertins, réunissons le plaisir et la philosophie dans toutes ses formes, afin de recréer un art de vivre, un art de penser, un art d’écrire.

 

 

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